L’homme qui revient sans renier l’aurore

Après la première intervention du grand écrivain qui nous est revenu de l’ombre, ce qui frappe d’emblée, quand on redécouvre la parole de notre cher Boualem Sansal revenu du silence forcé, ce n’est ni l’emportement ni les éclats d’amertume que tant d’autres auraient laissé jaillir après pareille mise à l’épreuve. Ce qui surprend, c’est précisément leur absence. À la place, une clarté fragile monte à la surface : une paix fatiguée, presque diaphane, comme si les secousses de ces mois arrachés au monde avaient fini par étouffer tout fracas inutile.

Par Kamel Bencheikh

Publié le 24 novembre 2025

L’homme qui revient sans renier l’aurore

"Boualem, mon ami, tu sais combien j’ai de tendresse pour toi !"

Dans ses phrases, on perçoit que l’âme a été fortement secouée. Pas défigurée par le courroux — cela, il ne le cultive pas — mais alourdie par une usure profonde, celle que portent ceux qui ont traversé des couloirs sans fenêtre, des jours identiques, et des attentes où se dissout toute notion de temps. Rien de spectaculaire, rien qui cherche l’effet : seulement cette densité silencieuse qu’on ramène de lieux où personne ne devrait être jeté.

Un homme qui a tenu debout

La tristesse qui sourd dans ses mots ne ressemble en rien à une plainte. C’est une vérité à vif. Elle raconte un homme qui a tenu debout alors que tout conspirait à l’abattre. Elle révèle des blessures discrètes, encore sensibles, que la lumière n’a pas tout à fait refermées. Elle laisse deviner une pensée qui vacille par instants, mais ne renonce jamais à sonder ce qui reste d’espérance.

Et pourtant, un moment rompt cette mesure si contenue. Lorsqu’il aborde ceux qui, chez nous, feignent la posture morale tout en se prêtant sans scrupule aux plus opaques complaisances, son calme se fissure. Là, une douleur poignante apparaît. Non pas l’emportement instinctif, mais l’incrédulité blessée de voir des élus, honorés ailleurs comme des modèles, se transformer malgré eux en caution pour un système qui se réjouit de telles contradictions. Rien qu’en l’entendant évoquer cette trahison involontaire, on comprend la profondeur de la déchirure.

Un legs qui exige de nous de la loyauté et du courage

Derrière chaque phrase, on retrouve un homme debout, mais un homme revenu d’un long exil intérieur, accompagné par le mutisme et protégé seulement par sa droiture. Ce qu’il offre aujourd’hui n’a rien d’une revendication : c’est un legs qui exige de nous de la loyauté et du courage. Une manière de rappeler que la liberté n’est jamais garantie, que l’exigence de vérité peut coûter très cher, et que même les esprits les plus vaillants peuvent chanceler lorsqu’on les plonge dans la pénombre.

En refermant son entretien, une admiration profonde nous étreint, presque douloureuse elle aussi. Car sa parole, même fragile, continue de porter ce souffle indomptable qui refuse la résignation. Le souffle d’un écrivain qui, malgré l’épreuve, maintient intacte sa foi en l’humain. Le souffle d’un homme qui, après avoir traversé la nuit, marche encore vers la lumière sans détourner le visage.

Boualem, mon ami, tu sais combien j’ai de tendresse pour toi !

K. B.

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