Enseignant lynché à Montpellier : les profs entre violence des élèves et violence institutionnelle
Par Marc Hellebroeck
Publié le 14 avril 2026

Des enseignants sont insultés. Des enseignants se font cracher dessus. Des enseignants voient le contenu scientifique de leurs cours contesté au nom d’une doctrine religieuse.
Vendredi 10 avril 2026, un enseignant du lycée Jules-Guesde de Montpellier est agressé dans un couloir de l’établissement (1). D’abord bousculé par un élève qui refusait d’obéir, le professeur se défend par une gifle. Ensuite, le même élève bondit sur lui et le jette au sol. Là, un second élève rejoint le premier, et le lynchage commence.
C’était une agression de prof, une de plus. Il y en a tant. On ne les compte plus ; on en vient même à les confondre, à les mélanger. C’est devenu banal, une routine.
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Des enseignants sont insultés. Des enseignants se font cracher dessus. Des enseignants voient le contenu scientifique de leurs cours contesté au nom d’une doctrine religieuse. Des enseignants sont menacés (« je vais te faire une Samuel Paty ») (2). Des enseignants sont frappés. Des enseignants dépriment et se suicident. Parfois même, des enseignants sont tués. Mais toujours, ils sont culpabilisés et incités à subir, à se taire et à ne jamais faire de vagues. Parce que, vous comprenez, dénoncer l’insécurité, c’est faire le jeu de l’extrême droite ; parce qu’il ne faut pas stigmatiser ; parce que l’intérêt des élèves doit passer avant tout (y compris avant l’intégrité mentale et physique du prof) ; parce qu’enfin, il ne faudrait surtout pas que l’opinion publique prenne conscience de l’échec total du gouvernement en matière de lutte contre la violence des mineurs (3).
Sa Majesté l’Élève !
Les enfants-rois évoluent inévitablement en ados-tyrans, avant de devenir de jeunes gens immatures qui répondent à la moindre frustration par une violence immédiate. C’est un fait de société avec lequel il va désormais falloir vivre…et parfois mourir !
Le laxisme parental, éducatif et judiciaire érigé en dogme depuis un demi-siècle a créé une génération de jeunes monarques absolus, de petits clones du Roi-Soleil, totalement autocentrés et persuadés de leur toute-puissance. Ainsi, quoi qu’ils aient pu faire avant d’en venir à lyncher un enseignant, il est fort probable que ni leurs parents, ni l’école (et encore moins l’institution judiciaire) n’avaient jamais posé la moindre limite à ces lycéens montpelliérains. C’est pourquoi, sans le moins du monde cautionner leur violence, il faut cependant essayer de concevoir la stupeur et l’incompréhension qui les ont sans doute saisis quand ledit enseignant leur a fermement demandé d’évacuer le couloir.
En effet, depuis quand un prof, ce Tiers-État de la République, que n’importe quel parent d’élève à demi-illettré peut remettre en cause et conchier en toute impunité, se permet-il de donner des consignes à de jeunes princes ?L’autorité, la règle, le respect et la sanction étant des notions totalement au-delà de leur sphère de compréhension, ces lycéens ont certainement ressenti l’injonction de l’enseignant comme une agression, une intolérable agression justifiant une riposte brutale et immédiate de leur part.
Bonne chance, donc, à ceux qui voudraient aujourd’hui expliquer à Sa Majesté l’Élève qu’il ne peut pas faire tout ce qu’il veut, quand il le veut et où il le veut !
On peut éduquer un enfant, on ne peut pas rééduquer un grand ado presque majeur ou un jeune adulte barbarisé, sauf à utiliser des méthodes incompatibles avec la démocratie et les Droits de l’Homme. L’éducation en France se retrouve, par conséquent, dans une impasse.
On m’objectera que les auteurs de l’agression vont passer en Conseil de discipline et, qu’au vu de la gravité des faits, une exclusion définitive du lycée sera très certainement prononcée. Oui, et alors ? Un Conseil de discipline est une pantomime cérémonieuse et grotesque qui aboutit à renvoyer un élève de son établissement d’origine pour le scolariser dans un établissement voisin où il pourra trouver de nouvelles victimes à tabasser ! C’est un peu comme si, pour punir un braqueur de banques, la justice l’autorisait à braquer toutes les banques, sauf celle de son quartier ! Bref, le Conseil de discipline n’est rien d’autre qu’une agence de voyage qui organise le tourisme scolaire des élèves perturbateurs et violents. Et on ose appeler cela une « sanction »…
Le bon, la brute et les déviants
D’après la vidéo de l’agression, il est possible d’identifier trois profils bien distincts parmi les élèves. Trois profils qui formeront notre société de demain.
D’abord, il y a…un élève ! Oui, un élève, un véritable élève et un « bon » élève (au sens étymologique du terme), c’est-à-dire une personne qui cherche à s’élever intellectuellement et moralement par son travail, par son assiduité et par son comportement. En ceinturant le premier agresseur, cet authentique élève a mis fin rapidement au lynchage de l’enseignant et il a peut-être évité un drame.
Ensuite, il y a la jeune brute qui a tenté de s’emparer violemment du téléphone portable de l’enseignant, puis qui s’est jeté sur lui pour le frapper après avoir reçu une gifle. De la brute, il ne faut rien espérer d’autre que de la violence et encore de la violence : il veut quelque chose, il tente de le prendre par la force ; il rencontre une résistance, il réagit en cognant. Ce garçon est clairement inadapté à la vie en collectivité et il représente un danger pour son environnement. L’enquête en cours nous dira peut-être s’il avait déjà des antécédents de violence.
Proche de la brute, il y a cet autre garçon – appelons-le la hyène – qui s’est précipité pour tabasser l’enseignant une fois que ce dernier gisait au sol et constituait, par conséquent, une proie vulnérable et inoffensive. De la hyène, il n’y a rien à attendre non plus : c’est un lâche qui suivra toujours servilement une brute et c’est également un charognard qui s’en prendra systématiquement aux plus faibles. A eux deux, la brute et la hyène constituent l’embryon d’une bande, ou plutôt d’une meute : ils agissent mus par l’instinct grégaire et sont le symptôme de la terrible régression anthropologique qui touche une part importante de notre jeunesse.
Enfin, il y a les voyeurs amateurs de « snuff movies ». Je veux bien sûr parler de ceux qui, au lieu d’intervenir pour séparer les protagonistes, ont filmé cette scène de lynchage en riant, comme s’il s’agissait d’un spectacle de divertissement. Et c’était d’ailleurs pour eux un spectacle de divertissement ! Le grand Rabelais s’est malheureusement trompé : parfois, le rire est le plus sale de l’homme… Ces jeunes spectateurs/voyeurs sont des déviants et des dégénérés, car ils se sont non seulement délectés de la souffrance infligée par la brute et la hyène à l’enseignant, mais ils ont de plus souhaité en conserver une trace filmée, probablement pour pouvoir revivre à loisir une sordide masturbation mentale.
Le temps des « abaisses »…
Si l’on s’en réfère à la typologie des élèves établie plus haut, on constate que, parmi ceux qui étaient présents dans le couloir au moment de l’agression, il n’y avait qu’un seul « bon » élève, une minorité d’individus violents (la « brute » et la « hyène ») et une large majorité de pervers « voyeurs ». Concernant ces derniers et m’inspirant de l’étymologie du mot « élève », je propose de les désigner par le néologisme « abaisse ». Un abaisse est le contraire d’un élève : l’abaisse ne cherche surtout pas à progresser et à s’élever ; il s’abrutit intellectuellement en privilégiant les écrans à la lecture et il s’avilit moralement en jouissant du spectacle de la violence. L’abaisse s’épanouit dans l’immonde et dans l’e-monde.
Si jamais ces abaisses étaient témoins de la noyade d’un gosse, ils tendraient d’abord la main vers leur téléphone pour filmer ladite noyade, au lieu de tendre la main à l’enfant ; si une fille se faisait violer devant eux, ils saisiraient fébrilement leur téléphone pour filmer le viol, au lieu de l’utiliser pour appeler la police. Notre société des écrans a engendré une génération au sein de laquelle on compte de nombreux jeunes sociopathes totalement dénués de la moindre empathie et capables de filmer en direct un lynchage ou une agonie, pourvu que cela leur rapporte quelques « likes » (4).
« Engagez-vous, rengagez-vous, qu’ils disaient ! »
Dans un très douloureux contexte post-Samuel Paty et post-Dominique Bernard, et alors que le métier d’enseignant subit une inquiétante crise des vocations, les enseignants peuvent-ils compter sur la classe politique pour les soutenir et pour les protéger ?
La réponse est clairement « non » ! En effet, la Droite déteste une corporation qu’elle considère comme largement acquise à la Gauche. D’ailleurs, à chaque fois qu’elle a été au pouvoir, la Droite n’a pas manqué de contribuer à la prolétarisation des enseignants. Quant à la Gauche, elle méprise profondément et avec constance cet électorat majoritairement captif. C’est pourquoi, quand elle gouverne, elle ne se prive jamais de trahir les enseignants, ces « castors » qui, de toute façon, feront barrage et voteront pour elle. Haine à droite et condescendance à gauche ; l’espoir serait-il donc au centre pour les profs en danger de déclassement social et en danger physique ? Oui, pour ceux qui apprécient d’être détestés et méprisés « en même temps »…
La sécurité à l’école, nos élites politiques, de droite, de gauche ou du centre, s’en contrefoutent : quand elle étudie encore en France, leur progéniture est scolarisée dans des établissements élitistes et ultra-sécurisés. Et il n’y a pas d’enseignants lynchés à Stanislas ou à l’École alsacienne.
Depuis maintenant un demi-siècle, soit bien avant que des lycéens ne le fassent physiquement, les gouvernements de toutes les couleurs politiques ont déjà mis à terre – symboliquement, statutairement et socialement – les enseignants français. En lynchant un professeur au sol, les deux élèves du lycée Jules-Guesde de Montpellier n’ont fait que donner une dimension physique à ce que nos responsables politiques avaient déjà institué (5).
(3) Villefranche-sur-Saône : un enfant tué par balle, deux mineurs interpellés
(5) Je laisse le lecteur réfléchir aux différentes façons de prononcer ce dernier mot
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