Menace sur la laïcité : des parents d’élèves peuvent-ils choisir le genre des enseignants ?
Par Marc Hellebroeck
Publié le 9 décembre 2025

Un professeur des écoles a été insulté et menacé par un parent d’élève qui ne tolérait pas un homme comme enseignant pour sa fillette.
Le vendredi 10 octobre dernier, à l’école maternelle du quartier multiculturel des Clôteaux de Rennes, un professeur des écoles a été insulté et menacé par un parent d’élève qui ne tolérait pas un homme comme enseignant pour sa fillette et qui exigeait qu’elle change de classe pour être confiée à une enseignante. Après la proposition de wagons réservés aux femmes dans les transports en commun, le projet patriarcal de ségrégation sexuelle dans les espaces publics fait tranquillement son chemin dans la société française et vise désormais l’école de la République. Au profit de qui ?
Protection des enseignants menacés : oui-ouitisme institutionnel
On a appris par le Rectorat de l’Académie de Rennes que, suite à ce dérapage verbal, « La famille a été immédiatement convoquée afin de procéder à un rappel du cadre légal ».Traduction : on a très poliment et très pédagogiquement rappelé à ce parent d’élève, qui venait donc de menacer de mort un enseignant, ce que devraient être la laïcité et l’égalité des sexes à l’école publique, comme si l’on s’adressait à quelqu’un de raisonnable et d’ouvert à la discussion.
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Dialoguer, expliquer, tenter de convaincre, c’est la même démarche de médiation qui avait été mise en place alors que le professeur Samuel Paty était harcelé par des intégristes et vivait ses derniers jours : ainsi, Brahim Chnina (parent d’élève radicalisé et qui diffamait Samuel Paty en l’accusant d’avoir diffusé des images pornographiques) avait été reçu, accompagné du prédicateur islamiste Abdelhakim Sefrioui, au collège Paul Eluard de Conflans-Sainte-Honorine. Nous connaissons donc à présent la valeur dissuasive de la méthode « Oui-Oui au pays des jouets » en ce qui concerne les menaces à l’égard des enseignants…
Ceci n’est pas un motif religieux !
« En l’occurrence, ce n’est pas un motif religieux » qui serait à l’origine des propos menaçants du parent d’élève rennais, a déclaré préventivement le ministre de l’Éducation. « Circulez y a rien à voir ! », disait Coluche dans un sketch prémonitoire… A propos de prémonition, se pourrait-il que le ministre soit doté de capacités divinatoires, puisqu’il a été en mesure de révéler les conclusions de l’enquête avant la fin de ladite enquête ?
Le responsable local d’un syndicat d’enseignants, pour sa part, a aussitôt validé l’analyse du ministre, en répétant docilement qu’il ne s’agissait pas d’un « motif religieux ». J’ignorais que la mission principale d’un syndicat enseignant consistait désormais à servir de porte-parole à son ministre de tutelle et, à cet égard, je reste dubitatif sur le fait que le psittacisme syndical soit le meilleur moyen de venir en aide aux profs victimes de menaces… Au passage, il est curieux de constater comment, dès lors qu’il est question d’un sujet touchant à la laïcité, les organisations engagées à gauche soutiennent systématiquement les positions d’un gouvernement néolibéral, donc partisan du communautarisme ethnico-religieux.
Devrions-nous nous sentir rassurés de voir la piste du « motif religieux » a priori écartée, ce qui écarterait par conséquent l’hypothèse d’un entrisme islamiste au sein de l’école ? En théorie, l’adepte d’une idéologie politico-religieuse qui sanctifie le mariage des petites filles avec des hommes adultes ne saurait être choqué de voir son enfant affectée dans la classe d’un professeur des écoles. N’est-ce pas ?
Parole de parents d’élèves, parole d’Évangile !
Le père de la fillette rennaise aurait d’ailleurs confirmé qu’il n’y avait pas de « motif religieux » à l’origine de ses menaces et qu’il avait agi pour des « raisons personnelles ». Pourquoi devrait-on le croire ? Bah…parce qu’il l’a dit ! Déclarer qu’on se tient prêt à aller en prison pour éviter que sa fille soit dans la classe d’un enseignant semble en effet constituer un gage de probité et de vérité pour nos élites politiques, syndicales et médiatiques. Dont acte.
« Mr Torquemada, avez-vous fait brûler tous ces hérétiques sur le bûcher pour un motif religieux ? ».
« Non, c’était pour des raisons personnelles ! ».
« Ah, si c’était pour des raisons personnelles, alors ça va… ».
Le mardi 18 novembre, lors d’une réunion parents-profs au collège Théodore Monod de Villerupt (Meurthe-et-Moselle), une mère d’élève, quant à elle, a contesté les définitions des notions de « croisades » et de « djihad » transmises par le professeur d’histoire-géo de son enfant. Elle a en outre accusé ledit professeur de stigmatiser l’Islam et les musulmans et a promis de « ne pas en rester là ».
Suite à ces propos très ambigus -comment interpréter le « ne pas en rester là » ?- l’enseignant a porté plainte. Si j’étais l’avocat de cette parente d’élève, je plaiderais les « raisons personnelles », totem d’immunité valant désormais exemption de tout soupçon de radicalisation religieuse. La raison (personnelle) du plus fort est toujours la meilleure !
Il faut avoir foi en les « raisons personnelles » !
La laïcité à la française est fondée sur un principe de non-discrimination, en matière de religion bien sûr, mais aussi en matière de sexe. Par conséquent, récuser une enseignante ou un enseignant en raison de son sexe relève indiscutablement de la discrimination de genre et témoigne d’une conception sexiste des rapports humains. Un parent d’élève qui tente d’imposer des stéréotypes genrés à l’école publique constitue donc une menace pour la neutralité laïque et pour les jeunes élèves qui doivent être protégés d’influences politiques, idéologiques et religieuses pleines d’arrière-pensées. Bon, ça, c’est la théorie…
Dans les faits, le narratif officiel de l’épisode rennais nie toute possibilité de corrélation entre « raisons personnelles » et « motif religieux » : les premières ne sauraient en aucun cas se justifier par le second. D’ailleurs, certains personnels de l’école Clôteaux de Rennes témoignent désormais dans les médias sous un prénom d’emprunt : c’est dire à quel point il n’y a aucune inquiétude liée à un éventuel « motif religieux »… Peut-être que pour dissiper définitivement tout malentendu, on nous précisera bientôt que l’individu ayant menacé de mort l’enseignant rennais a juré qu’il n’avait pas de « motif religieux ». Qu’il l’a même juré sur dieu.
Pour ma part, je me garderai donc désormais d’avoir des « raisons personnelles » de penser qu’un « motif religieux » pourrait expliquer certaines paroles violentes et autres comportements agressifs de la part de parents d’élèves en délicatesse avec les valeurs républicaines en général et avec la laïcité en particulier. Je ne formulerai pas non plus l’hypothèse selon laquelle des « motifs personnels » pourraient parfois dissimuler des « raisons religieuses » ou déraison religieuse… D’ailleurs, une telle analyse ne serait sans doute pas « labellisée », Jupiter soit loué.
Depuis la révélation de ces menaces de mort subies par un professeur des écoles de Rennes, nous ne savons pas comment la situation a évolué. Il semble qu’un voile pudique ait été mis sur cette affaire.
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