Pourquoi nous ne pouvons pas ne pas nous dire chrétiens…
La visite en France du pape Léon XIV, au-delà des polémiques du moment, est une bonne occasion d’interroger notre rapport au christianisme. Quand je dis « notre », je veux parler des citoyens de cette république laïque qui est la nôtre, non seulement laïque, mais aussi largement « déchristianisée », tant sont nombreux les chrétiens qui ne croient pas en Dieu ou ne savent pas si Dieu existe. J’aborderai cette question sous l’angle qui me semble aujourd’hui le plus fondamental, c’est-à-dire sous l’angle philosophique.
Par Denis Collin
Publié le 22 septembre 2026

Augustin, avec ses Confessions, joue dans la naissance du « Moi », dans la généalogie du moi un rôle clé.
En 1942, le grand philosophe italien Benedetto Croce écrivit un court opuscule intitulé « Pourquoi nous ne pouvons pas ne pas nous dire chrétiens ». Croce avait avec Dieu des rapports assez lointains – il aurait pu dire comme Voltaire, quand Dieu et moi nous croisons, nous nous saluons. » L’un de ses ouvrages, son Histoire de l’Europe au XIXe siècle (1931) lui valut d’âpres critiques du Vatican et le Saint Office mit le livre à l’index en 1932. L’auteur n’ayant manifesté aucun repentir, c’est l’ensemble de son œuvre qui sera mis à l’index en 1934…
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Alors sommes-nous « chrétiens » ? Croce dit que cette dénomination est la simple vérité et que la considération de l’histoire est suffisante pour s’en persuader. Qui est ce « nous » dont parle Croce ? Croce lui-même ? Les Italiens ? Les Européens et leurs prolongements sur d’autres continents ? Il écrit à son amie, la poétesse Maria Curtopassi : « … J’ai continué, et presque terminé, ces jours-ci le Nouveau Testament. […] Je suis profondément convaincu et persuadé que la pensée et la civilisation modernes sont chrétiennes, la continuation de l’impulsion donnée par Jésus et Paul.
J’ai rédigé à ce sujet une brève note, de nature historique, que je publierai dès que j’aurai l’espace disponible. Pour le reste, ne sentez-vous pas que, dans cette terrible guerre mondiale, ce qui s’oppose, c’est une conception encore chrétienne de la vie avec une autre qui pourrait remonter à l’âge pré-chrétien, voire pré-hellénique et pré-oriental, et rattacher à cet avant de la civilisation, la violence barbare de la horde ? »
Pour Croce, le christianisme a été la plus grande révolution qu’ait accomplie l’humanité, « si grande, si complète et profonde, si féconde en conséquences, si inattendue et irrésistible dans sa mise en œuvre, qu’il n’est pas étonnant qu’elle soit apparue ou peut apparaître comme un miracle, une révélation d’en haut, une intervention directe de Dieu dans les affaires humaines ». Il n’est pas question de la foi ! Pour Croce, le christianisme marque une rupture profonde, radicale.
Toutes les révolutions antérieures (Grèce, Rome) restent limitées et les grandes révolutions intellectuelles de l’époque moderne n’ont été possibles que sur la base de cette révolution qu’a introduite le christianisme. « La raison en est que la révolution chrétienne a opéré dans le centre de l’âme, dans la conscience morale, et, en lui donnant et, en mettant en avant l’intérieur et le propre de cette conscience, il semble qu’elle ait acquis une nouvelle vertu, une nouvelle qualité spirituelle, dont l’humanité était jusqu’alors dépourvue. »
Il me semble difficile de ne pas suivre Croce sur cette appréciation. Augustin, avec ses Confessions, joue dans la naissance du « Moi », dans la généalogie du moi un rôle clé. Il est une des meilleures expressions de « l’esprit du christianisme ». Et c’est bien l’énigme du moi qui constitue le fil rouge de la pensée européenne, héritière de l’Empire romain christianisé, à laquelle il faut bien rattacher la deuxième et la troisième Rome (Athènes et Moscou) — et éviter de la réduire à l’Église catholique d’Occident. Cette recherche du moi, il n’est pas difficile de la retrouver dans la poésie, dans la littérature classique — les romans français du XVIIe siècle en sont un bon exemple — dans la peinture et dans la sculpture. Mais aussi évidemment dans la philosophie. Quelle que soit la beauté architecturale des mosquées, elles expriment toute la soumission de l’homme à Dieu et l’âme humaine n’y a pas sa place. L’invention chrétienne du Dieu fait homme, invention qui met en pleine lumière la vérité de la religion selon Feuerbach — c’est l’homme qui fait Dieu — a produit des œuvres qui nous touchent au plus profond de l’âme.
La révolution au cœur même de l’âme dont parle Croce est la matrice de la liberté de conscience
Suivons encore Croce : « bien que toute l’histoire passée coule en nous et que nous soyons les enfants de toute l’histoire, l’éthique et la religion anciennes ont été dépassées et résolues dans l’idée chrétienne de conscience et d’inspiration morale, et dans l’idée nouvelle du Dieu en qui nous sommes, vivons et bougeons, et qui ne peut être ni Zeus ni Yahvé, ni même (malgré les adulations dont il a fait l’objet de nos jours) le Wotan germanique ; et par conséquent, plus particulièrement dans la vie morale et dans la pensée, nous nous sentons directement enfants du christianisme. » C’est pourquoi, pour Croce toute la pensée européenne moderne, qu’il s’agisse de la science galiléenne ou de la philosophie de Vico, Kant et Hegel, est l’héritière du christianisme.
Cette révolution opérant dans l’âme humaine a mis au premier plan l’universalité de la vie humaine. Quelque chose nous unit à tout homme, en tant qu’il est homme ! Non pas à l’homme en général, mais à l’individu avec qui je parle ou à qui je pense. Penser l’humanité dans chaque homme singulier. Aime ton prochain, même ton ennemi ! Incroyable commandement, presque impossible à tenir, et pourtant le noyau même de la civilisation moderne. Même ton ennemi et peut-être même d’abord ton ennemi, car aimer ses amis, il n’est rien de plus facile !
Le christianisme n’a pas tout inventé. Les prémices de cette conception de l’homme se trouvent chez les philosophes stoïciens, mais ceux-ci acceptent finalement le monde tel qu’il est, puisque l’ordre du monde ne dépend pas de nous, et cherchent seulement à se protéger à l’intérieur de ce monde, à construire cette « citadelle intérieure » pour reprendre l’expression de Pierre Hadot dans son introduction à la pensée de Marc-Aurèle. Le christianisme, au contraire, est d’emblée une nouvelle organisation du monde. Des premières communautés chrétiennes, celles auxquelles s’adresse Paul de Tarse jusqu’à l’édifice de l’Église, corps du Christ, il s’agit de donner vie à cette révolution de la conscience, de la rendre effective.
C’est l’Église qui a réussi à civiliser tous les « barbares » qui s’étaient emparés de l’Empire romain, l’avaient dépecé et y avaient imposé leur propre législation. Le baptême de Clovis n’est pas qu’une image d’Épinal, de ces images qui ornaient nos livres d’histoire à l’école primaire, il est la marque de l’entrée des Francs dans un ordre nouveau bâti pourtant depuis peu autour de l’Église. À bien des égards, c’est à l’Église que l’on doit le sauvetage d’une bonne partie de la culture antique. Dans les habits de la théologie chrétienne, la philosophie grecque va survivre et produire un peu plus tard de nouveaux fruits. Voilà quelque chose que l’on ne devrait jamais oublier. Certes, les moines copistes ont parfois pris des libertés avec les textes qu’ils avaient sous les yeux et ils n’ont pas toujours usé des méthodes d’établissement des textes qui eussent convenu.
Toutefois, on n’oubliera pas que ce qui, de la culture antique, a survécu du côté arabo-musulman est dû aussi aux chrétiens qui ont traduit le grec de Platon et Aristote en syriaque puis en arabe. Autrement dit, ce qui nous est parfois présenté comme le grand apport de l’islam est d’origine chrétienne ! Platon chez Avicenne, Aristote chez Averroès : le maillon intermédiaire est chrétien.
La révolution au cœur même de l’âme dont parle Croce est la matrice de la liberté de conscience. Je connais d’avance les objections : et l’inquisition ? Et les « chasses aux sorcières » ? Et Bruno ? Et Galilée ? Tous ces cas doivent cependant être envisagés comme des réactions du corps de l’Église aux effets indésirables du christianisme. Il y a en effet, au cœur du christianisme, deux idées profondément dérangeantes : on ne naît pas chrétien, mais on le devient, pourrait-on dire pour paraphraser une devise célèbre, et ce qui est vraiment sacré, c’est l’homme.
Ce n’est pas un hasard si ce sont des nations chrétiennes qui ont, les premières, énoncé les droits naturels de l’homme
Ces deux idées mettent régulièrement en porte-à-faux l’Église comme appareil de pouvoir. On ne naît pas chrétien, en effet, il faut être baptisé, mais comme on baptise les petits-enfants pour éviter qu’ils n’aillent errer éternellement dans les limbes, ce baptême doit être confirmé quand l’enfant va entrer dans l’adolescence et ainsi de plain-pied dans la communauté des chrétiens. Il faut dire « oui » de sa propre voix pour devenir chrétien ! Un deuxième exemple est celui du mariage. Dans toutes les sociétés et y compris dans les sociétés dominées par le christianisme, les mariages sont des affaires de famille et ils sont peu ou prou arrangés. Pourtant, les sociétés chrétiennes ont été les premières à commencer à sortir de cette servitude millénaire : le mariage étant un sacrement, les mariés doivent consentir, comme ils ont consenti lors de leur communion solennelle, mais ici ils doivent consentir à ce mariage — et c’est d’ailleurs ce consentement qui le rend indéfectible.
Si par exemple la fiancée ne consent pas, alors l’Église doit la protéger. Le culte marial va également jouer un grand rôle dans l’évolution des mentalités chrétiennes, et les communautés chrétiennes féminines deviendront parois de véritables foyers de subversion de l’ordre patriarcal — pensons, par exemple, aux béguinages. On cite beaucoup Paul et ses maximes reconduisant l’infériorité des femmes, mais c’est le même Paul qui affirme que, désormais, avec la proclamation de la bonne nouvelle, il n’y a plus ni homme ni femme, comme il n’y a plus ni maître ni esclave, ni Juif ni gentil…
Ce n’est pas un hasard si ce sont des nations chrétiennes qui ont, les premières, énoncé les droits naturels de l’homme. Selon Hegel, le christianisme posa le premier que l’homme en tant que tel est libre, alors que les despotismes antiques proclamaient que seul un homme est libre (le tyran) et que républiques antiques comme en Grèce affirmaient que seuls quelques-uns sont libres. L’homme est libre, mais comment peut-il l’être, puisqu’il est une créature de Dieu ? C’est très exactement ce que dit l’incarnation : Jésus est Dieu fait homme, il est le fils de Dieu et le fils de l’homme, à la fois, et on en doit conclure que Dieu et l’homme sont la même chose et que, donc, c’est l’homme qui est sacré dans le christianisme. Dans le christianisme, on ne se soumet pas à la puissance de Dieu, on assume sa liberté en se conduisant selon les préceptes énoncés par le Christ.
Il n’est donc pas nécessaire de croire en un Dieu personnel et transcendant (une chose logiquement très bizarre) pour se dire chrétien. L’armature théologique du christianisme peut aisément être laissée de côté. On peut donc être chrétien et « athée » (un athée qui pense que l’homme est un Dieu pour l’homme) et retrouver ainsi le sens profond du grand livre d’Ernst Bloch, Athéisme dans le christianisme.
D. C.
Bibliographie : Croce, B., Pourquoi ne pouvons-nous pas ne pas nous dire « chrétiens », Rivages, Poche, 2026
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