Kōhei Saitō, Moins ! La décroissance est une philosophie
Canicules à répétition, sécheresse, incendies, tous ces événements ont remis sur le devant de la scène la question du réchauffement climatique. D’un autre côté, la guerre au Moyen-Orient, les blocages du détroit d’Ormuz soulignent la fragilité intrinsèque de l’économie mondialisée. La montée en flèche des prix des matières premières, et pas seulement celui du pétrole, fait peser la menace d’une crise majeure de l’économie mondiale. On peut croiser les doigts et espérer que ce n’est qu’un mauvais moment à passer et que tout redeviendra comme avant.
Par Denis Collin
Publié le 31 juillet 2026

C’est l’occasion de lire ou de relire un livre d’un philosophe japonais, Kohei Saïto, publié en France aux éditions du Seuil en 2024 sous le titre Moins. La décroissance est une philosophie. L’édition originale de ce livre date de 2020 et a été publiée au Japon sous le titre « Le Capital dans l’anthropocène ». Elle y a dépassé le demi-million d’exemplaires !
Kohei Saïto est un jeune chercheur (il a moins de 40 ans) qui travaille sur les œuvres de Marx et notamment sur les immenses manuscrits des dernières années de sa vie. Les éditions Syllepse avaient publié en 2021 un travail plus spécialisé sur La Nature contre le capital. L’écologie de Marx dans sa critique inachevée du capital, dans lequel il suit les lectures de Marx dans l’agronomie allemande, et notamment Liebig et Fraas et montre comment Marx va progressivement remettre la question agraire au centre de sa réflexion. Le capitalisme est incompatible avec le maintien du métabolisme de l’homme et de la nature ! Kohei Saïto, comme l’avaient déjà fait d’autres chercheurs (Robert Foster par exemple) montre un Marx aux antipodes du Marx industrialisateur et productiviste de toute la tradition du « marxisme orthodoxe ».
Kohei Saïto commence par le constat de l’impasse du développement. « La croissance économique apportée par la modernisation nous promettait une vie aisée. Cependant, ce que révèle la crise environnementale de l’anthropocène, c’est que, ironiquement, c’est précisément cette croissance économique qui sape les fondements mêmes de la prospérité humaine. » La crise de la croissance est analysée depuis longtemps.
On rappellera ici les analyses de François Partant (La fin du développement, Maspero, 1982 et La ligne d’horizon, la Découverte, 1988), les plaidoyers de Serge Latouche pour la décroissance, sans oublier les travaux spécialisés qui montrent l’impossibilité d’une croissance infinie dans un monde fini (Ken Boulding disait que seul un fou ou économiste pouvait croire une telle chose) : les travaux Jancovici, axés sur la question de l’énergie, ceux de Philippe Bihouix (L’âge des « low tech » ou son excellente BD, Ressources) ou encore Aurore Stéphant, ingénieure géologue minière, qui met en garde contre les illusions de la transition verte. L’originalité de Kohei Saïto tient à ce qu’il propose une synthèse d’un grand nombre de savoirs parcellaires, ressaisis dans un cadre théorique global, débouchant sur un projet de transformation sociale radicale.
Ainsi, Kohei Saïto propose une critique en règle des orientations de développement durable (ODD) adoptées par les instances internationales et les qualifie d’opium du peuple. Kohei Saito les appelle « indulgences », rappelant celles que vendait l’église catholique aux pécheurs qui voulaient s’acheter leur place au paradis. C’est le trafic des indulgences qui a déclenché la révolte de Martin Luther. Donc, triez vos déchets et achetez des voitures électriques, c’est de la foutaise.
En effet, « Pour trouver cette bonne direction, il est nécessaire de revenir à la cause de la crise climatique qui n’est nulle autre que le capitalisme. » Il consacre un chapitre aux limites du « keynésianisme climatique », c’est-à-dire tous ceux, économistes et politiciens, qui espèrent une relance du capitalisme par des politiques « vertes ». « Parmi ces politiques, celle qui concentre beaucoup d’attentes est le New Deal vert, préconisée aux États-Unis, par exemple, par des intellectuels tels que Thomas L. Friedman et Jeremy Rifkin qui défendent sa nécessité. D’autres hommes politiques connus dans le monde entier, tels que Bernie Sanders, Jeremy Corbyn et Yanis Varoufakis, ont également intégré le New Deal vert à leurs manifestes électoraux, avec parfois quelques différences sur le fond. » Une croissance durable serait une croissance illimitée, qui est une impossibilité logique autant que matérielle. Il montre toutes les illusions des « technoptimistes », de la prétendue économie dématérialisée et de tous gadgets dont nous sommes abreuvés quotidiennement.
Kohei Saïto aboutit à l’idée qu’il n’y a que quatre issues possibles.
- Le maoïsme climatique : un État fort capable d’imposer des mesures drastiques, moyennant un contrôle sévère des plus riches. Depuis la parution du livre de Kohei Saïto, la direction chinoise a d’ailleurs expliqué qu’elle voulait construire une « civilisation écologique ».
- Le fascisme climatique qu’il décrit ainsi : « Dans un avenir pas si éloigné que cela, il ne sera plus possible pour de nombreuses personnes de mener une vie décente. Beaucoup perdront leur habitat et deviendront des réfugiés climatiques. Ce ne sera toutefois pas le cas de certaines personnes extrêmement riches. Le “capitalisme du désastre” transformera la crise environnementale en opportunité commerciale, apportant à celles-ci encore plus de richesses. L’État tentera de protéger les intérêts de ces classes privilégiées et réprimera sévèrement les populations environnementalement vulnérables et les réfugiés climatiques qui menacent cet ordre. »
- La barbarie découlerait de la multiplication des réfugiés climatiques, de l’effondrement de la production alimentaire et du chaos qui atteindrait progressivement toutes les institutions.
- Reste l’hypothèse « X », celle d’un communisme démocratique décroissant.
Le capitalisme décroissant est impossible, puisque le ressort du capitalisme est l’accumulation du capital — les crises capitalistes sont justement des crises de l’accumulation du capital. « La décroissance met l’accent sur la prospérité des humains et la qualité de la vie. C’est l’antithèse du PIB dans lequel ces choses ne sont pas forcément prises en compte. La décroissance, c’est la transition de la quantité (croissance) à la qualité (développement). C’est un plan gigantesque de passage vers un modèle qui tient compte des limites planétaires, qui vise à réduire les disparités économiques et à étendre la protection sociale, ainsi qu’à augmenter le temps libre. »
Évidemment, Kohei Saïto refuse le « socialisme scientifique » et le « communisme du XXe siècle ». Ce modèle s’est révélé n’être qu’une autre forme du capitalisme, en moins efficace ! Il reposait sur l’idée d’une croissance illimitée des « forces productives » et une abondance mythique pendant que les pénuries réelles frappaient le peuple — mais pas tellement les bureaucrates qui avaient leurs magasins réservés.
Il y a toute une discussion autour de la pensée de Marx et des changements qu’elle subit, passant d’un progressisme eurocentriste à une vision très différente. Sans doute trouvera-t-on très idéaliste la position de Kohei Saïto : « Il n’est pas exagéré de dire que cette incompréhension est ce qui a conduit aux déformations majeures de sa pensée, à la création du monstre qu’est le stalinisme, et à la terrible crise environnementale à laquelle fait face aujourd’hui l’humanité, mais il est encore temps de remettre les pendules à l’heure. » Les malheurs du socialisme ayant réellement existé ne peuvent être causés uniquement par une mauvaise lecture de Marx ! Mais l’auteur propose une piste nouvelle plutôt stimulante. Un « écosocialisme » décroissant, fondé sur l’organisation coopérative de la société — et non la nationalisation étatique — couplée à une démocratie de bas en haut et un apprentissage de l’autolimitation, telles sont les grandes lignes que propose Kohei Saïto.
On pourra reprocher à l’auteur une certaine naïveté et une vision un peu idyllique de l’avenir — il y a curieusement chez lui une tonalité hippie des années 1970, sympathique certes, mais peut-être irréaliste. En tout cas, on ne se dirige visiblement pas dans la direction du communisme de la décroissance, mais dans le retour en force d’un capitalisme prédateur résumé par le mot d’ordre des trumpistes américains : « Creuse, chéri, creuse » qui résume la pensée du capital extractiviste. Quant à la gauche, elle est engluée dans le sociétalisme et une course folle aux voix islamistes. Elle est bien éloignée de chercher une transformation sociale aussi radicale que celle prônée par notre philosophe japonais. Pourtant, fondamentalement, c’est lui qui a raison. Les développements actuels du mode de production capitaliste avec d’un côté, le gouffre d’une prétendue « intelligence artificielle » qui capture tous les investissements et prépare une nouvelle grande crise, et, de l’autre côté, les guerres et les préparatifs fébriles d’une nouvelle guerre qui sera ravageuse nous mettent de plus en plus cruellement face à l’alternative. Et, comme dirait Marx, Hic Rhodus, hic salta !
Moins. La décroissance est une philosophie, Seuil, 2024, traduit du japonais par Jean-Christophe Helary.
Du même auteur : La nature contre le capital. L’écologie de Marx dans sa critique inachevée du capital, traduit de l’allemand par Gérard Billy, Syllepse, 2021.
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