En Cybérie, par « Pièces et main-d’œuvre », vise à faire le point sur l’incarcération de l’homme machine dans le monde machine
Le groupe « Pièces et main-d’œuvre » ou encore PMO, est un groupe militant de Grenoble — notre Silicon Valley à nous — qui se donne comme objectif la mobilisation contre les dangers que font peser sur notre société les diverses manifestations de la high tech. Le dernier ouvrage de PMO, En Cybérie, vise à faire le point sur l’incarcération de l’homme machine dans le monde machine.
Par Denis Collin
Publié le 10 août 2026

En Cybérie est un recueil de textes qui donnent des éclairages différents, mais convergents sur la pénétration des techniques de l’information et de la communication dans tous les domaines de la vie, privée autant que sociale.
Le groupe « Pièces et main-d’œuvre » a publié un texte qui les définit (1) : le manifeste des chimpanzés du futur et ils se présentent eux-mêmes assez souvent comme les chimpanzés du futur ou parfois aussi comme les naturiens par opposition aux cybériens. Contempteurs des nouvelles technologies, ils se rapprochent à bien des égards de la tradition des « luddites », ces ouvriers anglais du début du XIXe siècle qui s’opposaient à l’introduction des machines et les brisaient — Ludd ou encore le général Ludd était leur mythique dirigeant.
« Les chimpanzés du futur » est une expression reprise au cybernéticien anglais Kevin Warwick, qui, en 2002, affirmait que ceux qui refuseraient de s’appareiller avec les machines ou de s’améliorer technologiquement formeraient une sous-espèce humaine comparée à des chimpanzés du futur.
Le dernier ouvrage de PMO, En Cybérie, vise à faire le point sur l’incarcération de l’homme machine dans le monde machine. « La Cybérie, c’est le Tout où l’on refusait d’arriver, mais c’est lui qui est arrivé. Que l’on a vu peu à peu monter des abysses scientifiques, pour couvrir tout ce qui vivait de son filet de contention numérique. La Cybérie, c’est la mutation qui a transformé la Terre en toile et les terriens en insectes sociaux, en proies de la mégamachine, pris dans ses mailles, envahis de ses fibres, peu à peu absorbés dans ses circuits intégrés. »
En Cybérie est un recueil de textes qui donnent des éclairages différents, mais convergents sur la pénétration des techniques de l’information et de la communication dans tous les domaines de la vie, privée autant que sociale. « Trois siècles d’emballement irrationnel », le premier chapitre rappelle les étapes de l’automatisation et de la rationalisation du procès de production en remontant au saint-simonisme et aux « ingénieurs de la politique ». Comment des automates de Vaucanson, on passe aux machines automatiques et à la « gouvernance » mécanique des humains et aux « machines à penser », c’est cette logique que, pour notre part, nous avons essayé de montrer dans Devenir des machines (Max Milo, 2025). Le capitalisme et le « socialisme ayant réellement existé » partagent le même idéal modernisateur, le même enthousiasme pour les machines et le calcul. PMO constate que, contre cette rationalisation aberrante, peu nombreux sont les révoltés.
« Face à cette furie organisatrice qui réduit les humains des masses à des indicateurs chiffrés, de rares révoltés dénoncent le mouvement en cours. Deux jeunes hommes de vingt-cinq ans écrivent en 1935 : “Lorsque l’homme se résigne à ne plus être la mesure de son monde, il se dépossède de toute mesure.” Bien vu, Ellul & Charbonneau. En 1937, Simone Weil dénonce le taylorisme qui “réduit les ouvriers à l’état de molécules” et “fait jouer à la science le rôle rabaissé de contrainte”. Et Giono, dans sa Lettre aux paysans l’année suivante : “Les deux grands systèmes sociaux modernes : le capitalisme et le communisme sont des systèmes de démesures. […] Le but de l’État moderne, c’est de composer une termitière, une masse de fourmis.” Mais qui les a écoutés ? La foule, en partie intoxiquée par la propagande technocratique, en partie acquise à l’illusion de la puissance, déteste les “prophètes de malheur” et les “moralisateurs”. » (p.40)
L’holocauste a été la mise en œuvre de l’efficacité rationnelle hors de toute mesure. PMO rappelle que dans les camps nazis, c’est une machine IBM qui attribue aux déportés un numéro.
La cybernétique (théorisée à la fin de la Seconde Guerre mondiale par des gens comme Norbert Wiener) se donne comme objectif le remplacement des décisions humaines par du calcul automatique. C’est exactement le propos de la prétendue Intelligence Artificielle (IA). Les auteurs ne prétendent pas que la technologie soit le problème en elle-même, car la technologie en elle-même n’existe pas. « Le problème de la technologie, c’est qu’elle matérialise le pire de l’humain : sa volonté de puissance. Non seulement elle flatte cette pulsion destructrice, mais elle lui en fournit les moyens. » (p. 53)
La construction d’une société régie par les machines automatiques conduit à la perte de la subjectivité et à la destruction de l’humain. Les « humanités numériques » qu’on prétend enseigner aujourd’hui sont un antihumanisme radical. Il n’y a pas de « culture technicienne », car, comme le disait Jacques Ellul, aucun pont n’est possible entre culture et technique.
On lira avec attention les développements sur le rôle crucial que joue le téléphone portable dans la destruction du monde humain et son transfert en Cybérie, un monde dominé par le « calcul-machine » qui est le véritable nom de l’IA. Sont dénoncées avec beaucoup de précision les contre-vérités sur les avantages de l’informatique en général et le « calcul-machine » en particulier. C’est une véritable opération de lavage de cerveau de la jeunesse qui est en cours. Parlant de ces adolescents qui sont les « cobaye de la première génération », les auteurs écrivent que dès 2018 :
« Les adolescents présentent alors les premiers symptômes d’un effondrement cognitif inquiétant. C’est l’époque des remords pour certains ingénieurs de la Silicon Valley. Lesquels se lamentent des effets de la “captologie”, cette science de la capture des cerveaux qu’ils ont mise en œuvre sur les réseaux sociaux. Un piratage des circuits neuronaux liés à la dopamine, à l’aide de vidéos courts, “likes”, notifications et bien sûr défilement infini de l’écran (“scrolling”) propre à rendre fou. » (p. 252)
Le tableau dressé par PMO est tout à la fois parfaitement réaliste et effrayant. Il faut également noter que toutes ces nouvelles technologies contribuent puissamment à la destruction de la nature, nature et liberté étant étroitement liées. Contre le monde des cybériens, les militants de PMO se disent naturiens, car il s’agit de défendre la nature et la nature humaine en particulier.
On pourra estimer que PMO exagère et qu’il est possible de faire un usage raisonnable de ces nouvelles technologies et qu’on peut avoir un téléphone portable sans être captif du monde de la Cybérie. Mais, d’une part, comme le disait Adorno, l’exagération est nécessaire pour défendre la vérité. D’autre part, un simple voyage en métro ou en train suffit pour vous convaincre que désormais le lien social est presque entièrement assujetti au téléphone portable. La suppression des guichets avec de vrais humains, organisée par toutes les administrations du monde et la nôtre en tête, n’est pas uniquement une mesure de rationalisation pour supprimer des postes dans la fonction publique. C’est un moyen imparable pour obliger tous les récalcitrants à s’enchaîner au téléphone portable, aux processus d’identification informatique et à transformer progressivement toute pensée en pensée purement opératoire, « unidimensionnelle » comme le disait Herbert Marcuse.
Nous sommes devant ce que Günther Anders nommait « obsolescence de l’homme ». Le train de la modernité nous précipite vers l’abîme. Est-il encore possible de tirer le frein d’urgence ?
(1) Le groupe « Pièces et main-d’œuvre » (https://www.piecesetmaindoeuvre.com/)
En Cybérie, éditions Service compris, juin 2026, 25 €. Disponible en le commandant directement sur le site ou chez son libraire.
Lecture complémentaire : Devenir des machines, par Denis Collin, éditions Max Milo, 2025.
La rédaction vous conseille
- Kōhei Saitō, Moins ! La décroissance est une philosophie
- Fêter le 14 juillet comme il se doit, c’est agir pour que « revive la nation »
- Sansal et l’agonie du « progressisme »
Envie de lire tous les articles ?
Débloquez immédiatement tous les articles. Sans engagement.