Un livre à lire : La vie machinale. Pourquoi et comment résister à l’IA, par Gaultier Bès
Jacob Coxon, ingénieur démissionnaire de la société Anthropic spécialisé dans l’entraînement des modèles d’IA, a fait grand bruit en septembre 2026 en mettant en garde contre une IA qui « pourrait tous nous tuer d’ici à la fin de la décennie ». On voit déjà les quatre cavaliers de l’Apocalypse à l’horizon. Gaultier Bès, pourtant grand connaisseur en choses bibliques, ne suit pas ce chemin. Mais ce qu’il dit est sans pire : l’Apocalypse n’est pas à venir, car la destruction de la vie et de l’humanité de l’homme a déjà commencé.
Par Denis Collin
Publié le 12 septembre 2026

Gaultier Bès s’inscrit dans une tradition, déjà ancienne, de la critique de la technique.
Gaultier Bès n’est pas informaticien. Il exerce la noble profession de professeur de lettres (de belles lettres). Il a été un des animateurs de la revue Limite, catholique, écologiste et décroissante, aujourd’hui disparue. Il est surtout un défenseur de l’humanisme. Son analyse de l’IA s’inscrit dans une critique générale de la numérisation et de la mise en réseau de l’ensemble des relations sociales. Elle porte donc beaucoup plus que ne le font les critiques habituelles de l’IA, trop souvent inspirées du scénario de Matrix.
Gaultier Bès s’inscrit dans une tradition, déjà ancienne, de la critique de la technique – on pense à Jacques Ellul – et de l’accélération – ici on peut renvoyer à Hartmunt Rosa – dont l’IA n’est que le développement ultime (pour l’instant). L’IA fonctionne comme une immense entreprise d’administration de stupéfiants : « il est grand temps de résister aux paradis artificiels, d’arracher nos existences à l’attraction du cyborg et des machines à vivre, bref de renouer avec le vivant. » (18). « Il faut ralentir » ajoute-t-il. C’est qu’en effet, nous sommes comme drogués par une accélération des innovations qui nous interdit de réfléchir. Or cette accélération n’est que l’accélération de la marche à la catastrophe.
Catastrophe écologique d’abord. Ici l’auteur reprend des données maintenant largement diffusés sur la consommation d’eau, d’énergie, de matières premières de l’IA et ses conséquences sur notre environnement, c’est-à-dire sur notre milieu vital. Il dénonce cette « ébriété technologique » qui nous mène à la destruction des conditions de la vie humaine, « Car l’IA, décidément, n’est pas la rationalisation du réel, mais l’optimisation de la catastrophe. » (61)
Sans doute sans le savoir, l’auteur suit la ligne du raisonnement de Marx qui dit que le capital détruit les deux sources de la richesse, la Terre et le travail. Ainsi il consacre un chapitre au « travail piraté » : l’IA non seulement met en cause l’emploi à une échelle massive, mais encore elle vide le travail de tout son sens et ne servira nullement à nous permettre de vivre la vie sans souci des bergers d’Arcadie, mais plus probablement sa première utilisation sera l’exploitation maximale des travailleurs qui demeureront, mais soumis à la surveillance d’une IA (on pense à Amazon). L’affaire est ancienne, la destruction des métiers au profit d’un bureaucratie parasitaire croissante a été déjà analysée par David Greaber, que l’auteur cite. « Un charpentier, une infirmière, un boulanger, une magistrate, un comptable, chacun en comprend le sens et la raison d’être, mais un « community manager », un « responsable du media training », un « spécialiste en relation publique », un « consultant en ressources humaines », « CEO », « business adviser », « managing partner » et autres « bullshit works » dont le réseau LinkedIn regorge ? » (83) Les promesses des gourous de l’IA qui annoncent une société débarrassée du fardeau du travail sont des poisons. On se souvient de la prédiction de Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne, annonçant la venue d’une société de travailleurs sans travail, « on ne peut rien imaginer de pire ».L’oisiveté n’est mauvaise en soi, elle est mauvaise quand elle n’est pas utilisée pour élever l’homme ou pour lui permettre de renouer les liens avec la nature. Mais ce n’est pas cette oisiveté créatrice des Anciens que nous promettent les marchands d’IA. N’oublions jamais que « Derrière chaque automate, derrière chaque écran, se trouve moins un travailleur libéré qu’un milliardaire cynique. (91)
La nature, le travail, c’est aussi et peut-être surtout la pensée que l’IA ravage. Là encore les choses n’ont pas commencé avec chatGPT. Gaultier Bès rappelle : « De Gaulle à Sarkozy, des chercheurs avaient constaté une diminution de la richesse lexicale et de la longueur des phrases. Déjà, dans un tout autre contexte, le philosophe juif Victor Klemperer disait, en 1947, de la « Langue du IIIe Reich », simplifiée à l’extrême et monotone, qu’elle était « toute-puissante autant que pauvre, et toute-puissante justement de par sa pauvreté ». La réduction de la langue à la propagande, de la pensée au slogan, c’est- à- dire au cri mécanique, impensé, évolue bien sûr selon les technologies en place – la radio avant-hier, le télécran dans 1984, le marketing publicitaire hier, les chatbots aujourd’hui… – mais elle est toujours un appauvrissement sémantique et syntaxique. » L’IA organise, structure cet affaiblissement et cette normalisation de la langue, non pas directement, mais indirectement en permettant aux cerveaux humains de ne plus penser. Comme le GPS fait perdre le sens de l’orientation, l’IA fait perdre le sens de la réflexion et, supprimant l’effort, interdit aux jeunes esprits de se forger. L’IA n’est pas « intelligente », elle est seulement calculatrice et vide les mots qu’elle produit de tout sens. La raison en est simple : l’IA ne sent pas, car elle n’est pas vivante et n’a ni chair, ni sensations, ni sentiments, ni rien de ce qui fait l’intelligence humaine. Les réflexions de Bès, lui-même enseignant, sur l’enseignement doivent être lues avec attention, car ce sont les générations à venir qui sont en train de subir un lessivage de cerveau d’autant plus efficace qu’il est appétissant. Ils réussiront leurs études, présenteront des thèses de facture convenable, mais eux-mêmes ne sauront plus rien. Le processus est déjà bien engagé.
Le quatrième désastre de l’IA est le parasitage de la démocratie. Fausses images, fausses informations, intoxications en tous genres, et surtout surveillance généralisée, voilà ce qui est déjà mis en marche. Le PDG d’Oracle (dont le logiciel JavaScript est surtout pratiquement tous les ordinateurs) s’exprimait ainsi : « Les citoyens se comporteront mieux, car nous enregistrons et rapportons tout ce qui se passe. » (cité p.157) L’auteur n’oublie pas de remonter à la racine : La tech n’est en réalité que la continuation de l’expansion capitaliste et de sa guerre au vivant par d’autres moyens, et l’IA le dernier instrument de domination à la mode. » Car l’IA est le capitalisme incarné, si on ose dire.
En conclusion, l’auteur propose une résistance à l’IA, par tous les moyens dit-il, sauf la violence contre les personnes, et il évoque le mythique général Ludd, au nom duquel les luddites anglais cassaient les machines qui privaient les ouvriers de leur travail. Ayant publié voilà bientôt deux ans un livre intitulé Devenir des machines (éditions Max Milo), je me retrouve largement dans le travail de Gaultier Bès, qui présente l’avantage d’être abordable par tout lecteur sérieux et ne requiert ni connaissances techniques ni connaissances philosophiques. En lisant ce livre, je pense aux vers d’Aragon, « celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas », car nous sommes proches l’un et l’autre sur les questions les plus essentielles et son appel à renouer avec la tradition humaniste doit être entendu.
D. C.
La vie machinale. Pourquoi et comment résister à l’IA, par Gaultier Bès, éditions Desclée de Brower
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