Nuñez à la mosquée de Paris ou quand la République hésite

Il y a des moments où une parole publique ne passe pas inaperçue. Non pas parce qu’elle serait spectaculaire, mais parce qu’elle révèle un glissement. Lent, presque imperceptible, mais réel.

Par Kamel Bencheikh

Publié le 3 avril 2026

Nuñez à la mosquée de Paris ou quand la République hésite

Lorsqu’un responsable public s’exprime dans un cadre explicitement religieux, il doit redoubler de clarté.

Les propos tenus récemment par Laurent Nuñez à la Grande Mosquée de Paris en font partie. Ils ne sont pas anodins. Ils disent quelque chose de l’époque, et surtout de la manière dont la République semble, parfois, ne plus très bien savoir où elle se situe.

Car enfin, que dit-on, au fond ? Que certaines pratiques religieuses concernant des mineures relèveraient d’un choix sur lequel l’État n’aurait pas à se prononcer. Que la prudence commanderait de ne pas juger, de ne pas intervenir, de ne pas « stigmatiser ».

À première vue, cela peut sembler raisonnable. Presque apaisant. Mais à y regarder de plus près, c’est une ligne de fuite.

La laïcité française, issue de la Loi de 1905, n’a jamais consisté à détourner le regard. Elle n’est ni une neutralité molle, ni un renoncement poli. Elle repose sur une idée exigeante : permettre à chacun d’être libre, réellement libre, dans un espace commun qui ne soit pas fragmenté par des normes concurrentes.

Or c’est précisément ce point qui est aujourd’hui fragilisé.

Car parler de liberté de porter le voile, s’agissant de mineures, sans jamais interroger les conditions dans lesquelles cette liberté s’exerce, revient à faire comme si toutes les décisions individuelles naissaient dans le vide. Comme si les influences, les pressions, les attentes implicites n’existaient pas.

C’est une fiction confortable.

Mais c’est une fiction.

La réalité est plus complexe. Et plus exigeante. Une jeune fille ne choisit pas toujours dans un espace parfaitement neutre. Elle grandit dans un environnement, avec des repères, des injonctions parfois silencieuses, mais bien présentes. Faire comme si cela n’existait pas, c’est refuser de voir.

Et, d’une certaine manière, refuser d’agir.

La République, elle, n’a jamais été construite sur cette indifférence. Elle porte une ambition plus haute : celle d’émanciper, de donner à chacun les moyens de s’affranchir des déterminismes, quels qu’ils soient.

Cela ne passe pas par l’interdiction systématique. Mais cela ne passe pas non plus par une forme de passivité.

Il y a une différence fondamentale entre protéger contre les discriminations — ce qui est indispensable — et fermer les yeux sur des pratiques qui peuvent, dans certains cas, traduire autre chose qu’un choix libre.

C’est cette nuance que le débat public peine aujourd’hui à maintenir.

Et ce brouillage n’est pas sans conséquence.

Car à force de ne plus vouloir trancher, on ne dit plus rien. À force de vouloir ménager toutes les sensibilités, on finit par diluer les principes. Et à force de prudence, on installe une forme d’impuissance.

Le problème n’est pas religieux. Il est politique.

Il tient à la capacité de l’État à tenir une position claire sur la laïcité, sans agressivité mais sans faiblesse. À rappeler ce qui fonde le cadre commun : l’égalité entre les femmes et les hommes, la primauté de l’individu, la neutralité de l’espace partagé, la protection des enfants contre les dérives sectaires.

Cela suppose parfois de nommer les choses.

De poser des limites.

De dire que tout ne se vaut pas.

Le lieu même de cette prise de parole n’est pas anodin. Lorsqu’un responsable public s’exprime dans un cadre explicitement religieux, il doit redoubler de clarté. Non pour s’opposer, mais pour maintenir cette distance nécessaire qui garantit à tous une égalité de traitement.

Sinon, le signal envoyé devient ambigu.

Et l’ambiguïté, en matière de principes, est rarement une force.

Ce qui se joue ici dépasse largement une polémique ponctuelle. Il s’agit de savoir si la laïcité reste une exigence vivante, ou si elle devient un mot que l’on adapte aux circonstances.

Si elle reste un cadre structurant, ou si elle se dissout dans une suite d’ajustements.

La République n’est pas tenue d’être brutale. Mais elle ne peut pas être floue.

Car lorsqu’elle hésite trop longtemps, d’autres certitudes, elles, ne doutent pas.

K. B.

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