Le voile n’est pas une parure comme une autre
Par Kamel Bencheikh
Publié le 12 avril 2025

Il y a des femmes à qui l’on dit, en silence : « Si elle peut courir voilée, pourquoi ne le fais-tu pas ? » Et voilà comment la liberté devient, par une ironie amère, un outil de contrôle.
Je parle d’un amour.
Celui qui me lie à la liberté nue, sans maître, sans dogme, sans voile.
Celui qui me fait haïr la résignation et les paravents pieux derrière lesquels s’échafaudent les injonctions à baisser les yeux.
Ce n’est pas d’un tissu qu’il s’agit. C’est d’un pacte avec la nuit.
Dans cette époque qui maquille l’oppression de couleurs chatoyantes et d’arguments sociologiques, il faut oser dire non. Il faut lever le front.
Non, une femme n’est pas libre quand son corps est contraint de signifier autre chose que sa simple présence au monde.
Non, une femme n’est pas “empouvoirée” quand on l’autorise à courir pourvu qu’elle reste couverte. Ce n’est pas là de l’émancipation, c’est un compromis imposé, une concession au ciel dans une république qui n’a de comptes à rendre qu’à la conscience.
On nous dit que le sport est un pont, qu’il intègre, qu’il ouvre. Mais à quoi ouvre-t-il, s’il s’agenouille devant des codes patriarcaux qui refusent l’égalité ? Que vaut cette ouverture si elle légitime le retour du religieux dans les arènes ?
Doit-on vraiment feindre de croire que les femmes qui s’entraînent voilées sont les sœurs des Iraniennes qui tombent sous les balles pour l’avoir arraché ?
Là où certaines se battent pour ne plus être voilées, ici, on appelle cela un choix. Un “tissu”, dit-on. Une “option”.
Mais de quelle liberté parle-t-on, lorsque cette liberté se paie du regard des autres, de la pression sociale, du soupçon jeté sur celles qui choisissent la nudité des cheveux et des convictions ?
Il y a des femmes à qui l’on dit, en silence : « Si elle peut courir voilée, pourquoi ne le fais-tu pas ? » Et voilà comment la liberté devient, par une ironie amère, un outil de contrôle.
Ce n’est pas être de droite que de défendre la laïcité, ce n’est pas être réactionnaire que de vouloir soustraire les corps féminins à toute forme de marquage idéologique. C’est, au contraire, honorer le combat de celles qui, hier encore, brûlaient leurs corsets.
Et ce n’est pas féministe que d’applaudir à ce retour d’un code vestimentaire qui distingue, isole, sépare.
Je ne me reconnais pas dans cette gauche qui confond le respect des différences avec la promotion de l’assignation.
Je ne reconnais pas dans ce brouhaha wokiste la voix claire de Jaurès, ni la fidélité aux combats laïques et universalistes.
Ce n’est pas une gauche, c’est une posture. Un calcul. Une reddition.
La foi ne me gêne pas. Mais je combats le prosélytisme qui se drape de victimisation pour mieux s’installer dans les plis du politique. Je combats cette complaisance honteuse qui préfère accuser l’islamophobie que nommer l’emprise.
Et j’enrage de voir que les seuls à porter cette voix laïque sont parfois ceux dont les intentions sont troubles. Cela ne rend pas leurs arguments faux. Cela rend leur sincérité discutable. Mais la cause, elle, est juste.
Le voile n’est pas une parure comme une autre. Il est un discours. Il est une frontière. Il dit aux filles : “Ce corps est dangereux.” Il dit aux garçons : “Elle n’est pas pour toi.”
Il dit à la société : “Voici un ordre ancien que nous perpétuons dans la modernité.” Et la République devrait l’accepter au nom d’un progressisme mal compris ?
Non.
Je ne me tairai pas.
Je n’accepterai jamais que la liberté serve d’alibi à l’aliénation.
Et quand j’entends ce slogan dévoyé, “Femme, sport, foulard”, pastiche grotesque du cri des Iraniennes “Femme, vie, liberté”, j’ai honte. Honte pour ceux qui trahissent les vraies luttes.
La gauche n’est pas là pour aménager les cages. Elle est là pour les ouvrir.
K. B.

Le poète, écrivain et chroniqueur Kamel Bencheikh. © Alain Barbero
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