LES ANTICORPS DE LA RÉPUBLIQUE
Kamel Daoud, le prix Goncourt de la République
Par Marc Hellebroeck
Publié le 1 décembre 2025

Tout comme le faisait Camus, Kamel Daoud interroge sans complaisance la société algérienne dans ses livres et dans ses articles.
Comme beaucoup de lecteurs, j’ai découvert Kamel Daoud avec « Meursault, contre-enquête ». Je m’étais alors demandé qui était ce jeune écrivain prétendant se mesurer à Albert Camus. A l’Albert Camus de « L’étranger », de surcroît ! Quelle ambition démesurée, quelle arrogance et quelle irrévérence, pensai-je…
Résultat ? Un défi relevé avec brio et un Prix Goncourt du premier roman ! On n’avait pas vu une telle réussite depuis Victor Hugo et sa fameuse profession de foi « Je veux être Chateaubriand ou rien ! ». « Meursault contre-enquête » parvient en effet à être original et novateur, sans trahir l’œuvre de Camus. Celui-ci, mort trop tôt, n’avait pas eu le temps de tout dire et, surtout, de tout écrire : Daoud a prolongé l’œuvre du prix Nobel de littérature 1957, tout en commençant (ou presque) la sienne. A croire que l’algérianité et la francophonie avaient transcendé la césure des ans pour unir, en de somptueuses « Noces » littéraires, l’écrivain français né en Algérie et l’écrivain algérien qui allait devenir français…
Ne manque plus à Kamel Daoud (qui a récidivé l’année dernière en matière de Prix Goncourt avec « Houris ») qu’à devenir le prochain écrivain français nobélisé. Cela devrait arriver, si toutefois l’académie suédoise recentre ses critères d’attribution du prix sur le seul talent littéraire et cesse d’estimer que les banalités égocentriques et l’engagement militant à l’extrême gauche « antisioniste » sont des gages de qualité.
De Camus à Kamel
Tout comme le faisait Camus, Daoud interroge sans complaisance la société algérienne dans ses livres et dans ses articles. Conséquemment, les islamistes le détestent car il pointe leur violence meurtrière, leur vision sexiste de la femme et leur instrumentalisation de la religion à des fins politiques ; tandis que les cacochymes engalonnés au pouvoir à Alger le haïssent également car il dénonce leur corruption, leur népotisme et leur répression de la liberté d’expression qui interdisent à l’Algérie de devenir une puissance émergente et une démocratie.
Ainsi, « Houris » évoque les fractures sociales, sexuelles et identitaires d’une société algérienne post-coloniale et en crise. Ce dernier livre, surtout, a en toile de fond la « décennie noire », guerre civile qui a ensanglanté le pays de fin 1991 jusqu’à 2002 et qui apparaît, chez les protagonistes du roman de Daoud, comme un traumatisme qui n’a pas encore connu sa résilience et qui sous-tend et biaise par conséquent les rapports humains.
Or, il n’est pas permis de parler de la « décennie noire » en Algérie. En effet, à l’instar de Staline qui faisait effacer les hiérarques bolcheviques des photos officielles, l’exécutif algérien pratique le négationnisme historique. C’est pourquoi l’écrivain Kamel Daoud, qui a osé transgresser le tabou historico-politique, est sous le coup de deux mandats d’arrêt émis par la justice algérienne, deux mandats d’arrêt dont les intitulés sont tellement farfelus qu’il n’est même pas utile de les commenter.
No country for young man
Selon ses propres mots, Kamel Daoud est « banni » de l’Algérie du président Tebboune, un président Tebboune qui, si l’on en croit le journaliste d’investigation et essayiste Mohamed Sifaoui, pourrait bien être le Joe Biden algérien (1). Ainsi, sous peine de se retrouver embastillé comme Boualem Sansal, il n’a pas été possible, pour l’écrivain, d’assister aux funérailles de sa maman, décédée l’été dernier. On a connu les autorités algériennes plus conciliantes à l’égard d’un autre FIS, pourtant responsable de bien des obsèques…
Si une tyrannie classique se contente d’emprisonner arbitrairement ou de fusiller ses opposants, cela n’est pas suffisant pour les régimes à vocation totalitaire, dont l’appétence pour la torture morale n’est plus à démontrer : faute de pouvoir enfermer ou éliminer physiquement les dissidents, il s’agit de les briser psychologiquement. Ainsi, en plus d’interdire à Kamel Daoud de dire au revoir à sa mère, la junte algérienne a également empêché Boualem Sansal d’écrire pendant sa détention abusive et elle retient en otage son dernier manuscrit. Peut-il y a avoir pires tourments infligés à un écrivain que de le priver de plume et de papier ou que de l’amputer d’un de ses livres ?
Par ailleurs, pour qui connaît le respect sacré dû aux morts en Islam (religion d’État en Algérie), l’attitude des autorités algériennes au moment de la sépulture de la mère de Kamel Daoud ne manque pas de susrprendre. Un hadith rapporte en effet que le Prophète Mahomet a dit « N’insultez pas les morts ». Or, n’est-ce pas une insulte adressée à cette mère défunte que d’avoir empêché son fils de venir lui rendre un dernier hommage ?
T’as le bonjour d’Alfred !
Pour qualifier le régime algérien, il faut avoir recours à un troisième écrivain, Alfred Jarry. Le régime algérien actuel est en effet totalement ubuesque : il a amnistié les assassins islamistes de la « décennie noire » et il poursuit à présent un djihad judiciaire absurde contre Kamel Daoud. En conséquence, l’écrit de Daoud et les cris des victimes du terrorisme (dont l’écho résonne encore) sont sangsurés en même temps.
En Algérie comme en France, on constate donc que le « en même temps » est un symptôme de dérive autoritaire, sauf que la junte algérienne est bien moins hypocrite et assume pleinement sa politique de censure ; tandis qu’en France, le chef de l’État euphémise son désir de contrôle des médias en souhaitant l’institution d’une fumeuse « labellisation des sites d’informations ». Et concernant la guerre qu’Emmanuel Macron envisage de mener contre la Russie, au lieu de déclarer brutalement « vos gosses dont je me contrefous vont salement crever pour ma gloire », va-t-il plutôt évoquer une « transition nécessaire de vos bien-aimées progénitures vers un état de putréfaction héroïque » ? La camusole de force n’est pas nécessaire seulement pour les dirigeants politiques algériens. Ubu est également roi en France.
Si le sombre dessein orwello-élyséen de censure généralisée et de guerre européo-russe venait à aboutir, il faut croire que la jeunesse française s’inspirerait alors du « hirak » de la jeunesse algérienne et qu’elle serait en capacité de le mener à terme.
Au gouvernement algérien, la francophonie reconnaissante…
En espérant que la France échappe à la guerre et à la censure (les deux étant complémentaires, puisque la censure est une guerre contre la liberté d’expression), puisse l’Algérie se montrer encore généreuse avec la France en continuant de lui exporter gratuitement ses richesses culturelles, soit ses meilleurs écrivains, tels Kamel Daoud, Boualem Sansal ou Kamel Bencheikh, qui revivifient la littérature francophone ! Au passage, quand on compare ce remarquable trio littéraire aux sanies nombrilistes des Christine Angot, Édouard Louis et autres Virginie Despentes, on ne peut que remercier l’Algérie de produire régulièrement pour l’hexagone des écrivains francophones de cette qualité, compensant ainsi l’effondrement anthropologique d’une frange (ou plutôt, d’une fange) de la littérature franco-française.
David, Victor et Kamel
Si Angot/Louis/Despentes, c’est Lexomil en France ; Kamel Daoud en France, c’est l’exil de Victor Hugo à Jersey et Guernesey : les livres et les articles du désormais franco-algérien sont « Les Châtiments » d’un État-Goliath algérien contre lequel il mène la fronde. L’étymologie nous apprend d’ailleurs que le patronyme arabe « Daoud » est d’origine hébraïque et renvoie au David biblique. Les sénilocrates qui s’accrochent au pouvoir et à la rente gazière en Algérie essaient de censurer les livres de Kamel Daoud car ils savent que les écrivains sont des bergers qui guident les peuples vers la Révolution (2). Ainsi, les Lumières n’étaient plus en vie en 1789, mais leurs idées ont fécondé la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. La fronde de l’écrivain, c’est son livre ; les cailloux, ce sont ses mots. Ce n’est jamais facile, mais à la fin, le géant est terrassé car il n’a rien d’autre à proposer que sa violence. L’Algérie sera un jour Terre promise de liberté.
Quant aux partisans de la tyrannie, intégristes et autres islamogauchistes qui conspuent notre double prix Goncourt, ils ne méritent, pour leur part, que de recevoir le prix Cons Gourds.
Kamel Daoud est l’avenir de la littérature française. Une solution existe pour lui permettre d’aller se recueillir sur la tombe de sa maman : lui conférer l’immunité diplomatique.
Qu’attend-on donc pour le nommer ambassadeur de France en Algérie ?
Merci, Kamel Daoud.
(1) Des vérités à propos de l’état de santé de Tebboune – Rupture
(2) En 2024, au salon international du livre d’Alger, le stand Gallimard (qui présentait « Houris », dernier roman de Kamel Daoud) avait été fermé.
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