Confidences d’un haut responsable français : Christophe Gleizes est « l’otage » d’un régime qui « se fout de notre gueule »
Condamné à sept ans de prison pour un reportage sur un club de football, le journaliste français attend depuis un an une grâce que le pouvoir algérien fait mine de préparer sans jamais la signer. En coulisses, un haut responsable français, avec lequel nous avons échangé, ne cache plus son exaspération. Et pour cause : la détention de Gleizes répond, en miroir, à celle d’un agent algérien mis en cause dans l’enlèvement d’Amir DZ, en plein Val-de-Marne.
Par Mohamed Sifaoui
Publié le 2 juillet 2026

Christophe Gleizes en reportage en Algérie.
Il faut avoir entendu un haut responsable français, d’ordinaire mesuré jusque dans le choix de ses adjectifs, lâcher la formule pour saisir où en est vraiment la relation entre Paris et Alger. « Ils se foutent de notre gueule. » Ni provocation ni saillie de dîner en ville. Un constat, énoncé à voix basse par un homme qui suit le dossier de près et qui a cessé de prendre pour argent comptant les promesses chuchotées dans les antichambres de la présidence algérienne.
Notre source n’est ni un fort en gueule ni un boute-en-train. Il est habituellement tenu à une « obligation de réserve ». C’est dire que l’échange que nous avons eu avec lui représente quelque chose d’inédit. « Je ne suis pas autorisé à m’exprimer de la sorte, mais j’ai décidé de le faire, car j’estime que la France est considérée désormais comme une serpillère par nos amis algériens, notamment sur ce dossier ». Les mots sont directs, mais à l’évidence pesés.
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Le « dossier », c’est celui de Christophe Gleizes. Trente-sept ans, journaliste sportif, spécialiste du football africain, plume de So Foot et de Society. Arrêté en mai 2024 en Kabylie alors qu’il enquêtait sur la JSK, la Jeunesse sportive de Kabylie, l’un des clubs les plus prestigieux du pays, il a d’abord subi treize mois de contrôle judiciaire avant d’être condamné, le 29 juin 2025, à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme » et « possession de publications nuisant à l’intérêt national ». Traduisons : un reporter a rencontré des sources dans le cadre de son métier, et l’on a transformé son carnet d’adresses en pièce à conviction. La peine a été confirmée en appel, le pourvoi retiré, la cassation close le 25 mai dernier. Il ne reste plus qu’une porte, et une seule : celle de la grâce présidentielle. Elle relève du bon vouloir d’un seul homme, Abdelmadjid Tebboune.
Ce dernier, explique notre source, « promet une libération à travers plusieurs intermédiaires et il prétend aussi que la justice de son pays est aussi indépendante que la nôtre ». Nous savions que Tebboune est un plaisantin, mais nous ne pensions pas qu’il était devenu humoriste. Prétendre que la justice algérienne est « indépendante » alors que les juges reçoivent tous les jours des directives du bureau présidentiel est une vaste fumisterie.
Or cette grâce, on l’annonce depuis des mois comme on annonce la pluie en été. On l’a promise pour Noël 2025, pour l’Aïd al-Adha, pour les fêtes de Pâques, pour la fin du ramadan. « Peut-être qu’il va promettre une libération si l’Algérie se qualifie pour la finale de la coupe du monde de football ». Plus sérieusement, cette libération n’est pas venue. Alors on la murmure désormais pour le 5 juillet, jour de l’indépendance, cadre symbolique idéal pour un geste de clémence. Elle ne viendra peut-être pas davantage. Ces tergiversations n’ont rien de l’hésitation d’un pouvoir embarrassé. Elles sont la méthode. L’attente, à Alger, n’est pas un défaut de la machine : c’est le levier lui-même. On fait patienter Paris comme on fait patienter un débiteur, pour lui rappeler qui tient la corde.
Notre source comprend la méthode. Il comprend beaucoup moins l’attitude d’Emmanuel Macron. « Le PR [Président de la République], dit-il, veut, à tout prix, régler le dossier algérien et ne pas laisser de contentieux planer avec Tebboune. Il veut une fin de mandat propre ». On l’interroge alors clairement : « Pourquoi Macron donne l’impression d’être capable de fermeté avec Trump ou Poutine et pas avec Tebboune ? ». Après un sourire, notre interlocuteur se ferme quelque peu :« Bonne question, mais je ne sais pas y répondre. » Nous insistons. « On entend beaucoup de choses, mais personne ne sait vraiment ce qui relève du fantasme, de la rumeur et des faits établis ».
Dans les milieux proches du sérail algérien, on jure que le pouvoir algérien « tient Emmanuel Macron » par des « dossiers compromettants ». Lesquels ? « Aucune idée », précise notre source quelque peu agacée devant notre insistance.
Au-delà des rumeurs, il y a une corde, et elle a un nom. Depuis le 12 avril 2025, un agent consulaire algérien, Smaïl Radjeb, en vérité sous-officier des services de renseignement algériens, en poste à Créteil, est détenu en France, mis en cause dans l’enlèvement d’Amir Boukhors, dit Amir DZ, cet influenceur opposant au régime, réfugié sur le sol français, séquestré au printemps 2024 par un commando venu de la galaxie sécuritaire algérienne. Un barbouze pris la main dans le sac sur le territoire de la République. Voilà ce qu’Alger veut récupérer. Et voilà, en réalité, ce que la détention de Gleizes vient monnayer.
Le miroir est d’une netteté clinique. D’un côté, un journaliste innocent, dont le seul crime fut d’exercer son métier, incarcéré pour fabriquer un otage. De l’autre, un agent d’un service étranger, soupçonné d’avoir organisé le rapt d’un dissident en France, que l’on voudrait échanger contre le premier. L’un vaut l’autre, dans l’arithmétique cynique de la raison d’État algérienne. Le calcul est si nu qu’il en devient obscène. « Même si Gleizes venait à être libéré, nous n’écartons plus désormais un autre coup tordu de la part des services algériens », lâche notre interlocuteur. Selon lui, la vigilance est totale, notamment au Sahel, et la confiance est largement entamée. « Il est difficile de faire confiance à un partenaire qui se comporte avec une telle bipolarité », assène-t-il, avant d’ajouter : « Oui, clairement, Christophe Gleizes est l’otage d’un pouvoir qui se fout de notre gueule depuis plusieurs mois. Si Tebboune veut aller au clash, ce n’est pas la France qui perdra ! » Encore faut-il que le président français assume le bras de fer.
En juin, le parquet national antiterroriste a lui-même requis la remise en liberté de l’agent. Contrepartie offerte à Alger, en somme, pour desserrer l’étau autour de Gleizes. Mais le 18 juin, le juge des libertés et de la détention a dit non, invoquant le risque de fuite. L’agent a fait appel. Me Plouvier, avocat d’Amir DZ, a aussitôt dénoncé un « marchandage » qui « donnerait un blanc-seing aux barbouzes de tous les États voyous ». Il n’a pas tort. Et c’est là que réside le vrai nœud de l’affaire : la justice française, indépendante, refuse le troc que la diplomatie française, elle, serait prête à consentir. Pendant qu’à Alger, la justice « au téléphone » livre et retient les prisonniers sur commande.
Voilà pourquoi le fameux « dégel », dont on nous rebat les oreilles depuis février, relève de la fiction diplomatique. Retour de l’ambassadeur Stéphane Romatet, mais côté algérien, toujours aucun ambassadeur nommé à Paris, et pas « avant la rentrée », dit-on. D’un autre côté, valse des ministres à Alger, dossier Gleizes déclaré « prioritaire » par Emmanuel Macron : les gestes s’accumulent, les résultats manquent à l’appel. On ne bâtit pas une relation saine avec un pouvoir qui confond la négociation entre États et la prise d’otages, discipline dans laquelle les régimes autoritaires, de Téhéran à Alger, excellent depuis longtemps. Le journaliste n’est pas un détenu. C’est une devise. Une monnaie d’échange assortie d’un taux que le vendeur révise à la hausse chaque fois que l’acheteur montre trop d’empressement. Gleizes est devenu un peu comme l’euro sur le marché noir algérien : son prix fluctue chaque jour.
Reste la date. Le 5 juillet, l’Algérie célébrera sa libération du joug français au terme de 132 ans de colonisation. Que ce jour-là, précisément, on daigne peut-être relâcher un Français retenu sans motif sérieux en dit long sur l’état d’esprit du maître d’Alger. La liberté d’un pays servie en décor à la captivité d’un homme. On cherchait une image du mépris. La voici.
Pendant ce temps, pour plaire à Alger, Emmanuel Macron continuera de croire que notre source, un haut fonctionnaire français, tout comme l’auteur de cet article, sont des « mabouls » qui critiquent injustement l’Algérie de son « ami » Tebboune.
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