Double perception du 14 juillet

Par Jean-Baptiste Chikhi-Budjeia

Publié le 14 juillet 2026

Double perception du 14 juillet

Louis XVI est un roi réformateur.

Le 14 juillet 1789 est généralement pris pour ce qu’il est dans l’instant : une insurrection populaire armée, des hommes et des femmes épris de liberté se dressant devant la forteresse. Pour beaucoup, il est aussi pris isolement des événements qui le précèdent, ou pris comme ce qu’il n’est pas (la volonté de mettre fin à la monarchie) quand, dans le même temps, les héritiers de la Contre-Révolution le brandissent comme une illustration de la folie meurtrière d’un peuple débridé (oubliant de signaler au passage que le gouverneur de Launay, dont la tête fut effectivement brandie au bout d’une pique, fit ouvrir le feu sur la foule). Qu’est-ce, au fond que le 14 juillet ? Que nous dit-il encore ?

Le renvoi de Necker et l’appel de Desmoulins à prendre les armes 

À la fin du XVIIIe siècle, le Royaume de France est en crise, et pas uniquement financière. Cette crise est multifactorielle mais relevons que le soutien de la France de Louis XVI à la Révolution américaine y tient un rôle prépondérant : non seulement le coût financier de l’aide à la guerre d’indépendance américaine a creusé le déficit, mais en plus, la position étonnante du roi finit de fragiliser l’absolutisme : un souverain de droit divin vient de soutenir un peuple en arme qui mène une guerre contre son roi.

En 1788, personne ne peut plus mettre la poussière sous le tapis. Des événements comme la Journée des Tuiles à Grenoble, le refus de Parlements de province de payer les impôts, en disent long.

Louis XVI est un roi réformateur, aucun historien ne le conteste. Voilà d’ailleurs que ce monarque qui, d’une certaine manière, est issu de la société des Lumières, veut passer par-dessus les blocages de la noblesse. Il convoque donc en 1788, pour le 5 mai 1789, les États généraux du royaume, ce qui n’avait pas été fait depuis 1614. Les représentants des trois ordres (ou états) de la société féodale, à savoir le clergé, la noblesse et le tiers-état, vont avoir la délicate mission d’aider le roi à trouver des solutions pour assainir les finances. Mais, près de 80 ans de travail et de diffusion des principes des Lumières ont permis l’éclosion d’attentes politiques importantes : un vent de réforme et de liberté souffle sur tout le royaume. Les cahiers de doléances attestent des attentes des peuples français dans les différentes provinces.

Rapidement, les exigences des députés du tiers-état (composé d’hommes issus de la bourgeoisie, comme les avocats de Grenoble et d’Arras Barnave et Robespierre, ou quelques aristocrates renommés, comme Sieyès et Mirabeau, respectivement élus par Paris et Aix), notamment le vote par tête, amènent le pouvoir à le rabaisser. Effectivement, ne voilà pas que les hommes du tiers-état sont obligés de se rendre à la salle des Menus-Plaisir à Versailles tout de noir vêtus, uniformément ?! La volonté d’humiliation est manifeste.

Le roi, qui entendait préalablement s’appuyer sur le Tiers pour forcer la main à la noblesse et aux prélats, se voit dépasser par les représentants du peuple, galvanisés par ce dernier. Le bras de fer est engagé, Louis faisant même fermer la salle de réunion (ce qui va conduire au serment du jeu de Paume le 20 juin 1789), fait entrer dans Paris des bataillons armés suisses et « allemands », qui campent sur le Champ-de-Mars dès début juillet 1789. Enfin, Jacques Necker, un banquier suisse qui officie alors comme ministre des Finances du Roi, et qui a les faveurs du peuple car favorable aux réformes, est renvoyé par Louis XVI. L’homme qui suggérait au monarque la tempérance, la réforme et la manifestation de gestes allant dans le sens du mieux disant, est remercié. On ne peut comprendre le 14 juillet 1789, la colère populaire et l’insurrection armée sans ces éléments et leur implication.

La nouvelle du renvoi de Necker met le feu aux poudres. En effet, le 12 juillet 1789, des jeunes gens alertent les Parisiens. Parmi eux, un avocat épris de liberté, Camille Desmoulins. Il harangue la foule, massée dans la cour des Tuileries, au Palais-Royal (le duc d’Orléans est lui aussi favorable aux réformes). Surmontant son bégaiement, percevant la préparation d’une « Saint-Barthélémy pour les patriotes », cet ami de Danton et de Robespierre, qui s’est déjà fait connaître pour ses diatribes contre la tyrannie, prend son courage à deux mains : « Aux armes ! Aux armes ! […] Prenons tous des cocardes vertes, couleur de l’espérance. » A la vue de la police du roi, il poursuivit :

« L’infâme police est ici. Eh bien ! qu’elle me regarde, qu’elle m’observe bien ; oui ! c’est moi qui appelle mes frères à la liberté. […] Du moins ils ne me prendront pas en vie [il venait de dégainer un pistolet], et je saurai mourir glorieusement ; il ne peut plus m’arriver qu’un malheur, c’est celui de voir la France devenir esclave[1]. » Il devient « le grand homme du 12 juillet ». Le soir même, le prince de Lambesc charge la foule à la tête du corps de cavalerie Royal-Allemand. Les barrières d’octroi sont brûlées le 13, signal explicite puisqu’elles sont celles des fermiers généraux, chargés de la collecte des impôts comme la Gabelle, particulièrement impopulaire.

Le 14, la foule, qui a déjà arraché des armes, entend se donner des moyens de les utiliser ; en termes clairs, elle a besoin de poudre. Où cette poudre est-elle stockée ? À la Bastille ! Si le peuple en arme se dirige sur la forteresse, à ce moment-là, ce n’est pas par idéalisme politique, pour abattre ce que représente la prison royale en termes d’arbitraire du pouvoir absolu, mais par pur pragmatisme. Le 14 juillet, alors que le combat fait rage, la troupe (les Gardes françaises) envoyée en soutien au gouverneur de Launay, scande finalement « Vive la Nation », les soldats fraternisent avec les insurgés et les rejoignent. La Révolution, qui s’était jusque-là voulue parlementaire et empruntant des voies juridiques et légales, devient citoyenne et populaire, en faisant usage du fer et du feu pour arracher d’un pouvoir absolu la liberté qu’il ne veut concéder. 

La nouvelle se répand comme une traînée de poudre et avec elle, les rumeurs et les craintes de brigandage : c’est « la Grande Peur ». Les paysans, car la Révolution française est d’abord une révolution paysanne, les gens de modeste condition, attaquent les châteaux, brûlent les titres nobiliaires. C’est pour cela que le député breton de Kerangal, vêtu en paysan (il n’était pas aristocrate, la particule n’est pas à l’époque moderne l’exclusive de la noblesse) faisant la longue liste des corvées les plus humiliantes, évoquant notamment l’obligation des paysans à « battre les étangs pour empêcher les crapauds de troubler le sommeil de leurs seigneurs voluptueux », demande la fin des droits féodaux (en réalité, ils seront déclarés « rachetables » et la féodalité ne serait véritablement anéantie qu’avec la loi 17 juillet 1793). C’est la célèbre soirée d’abolition des privilèges où l’on voit, le 4 août 1789, les nobles libéraux comme le duc de Noailles, déclarer le renoncement à leurs privilèges (qui ont été, nous insistons, déclarés rachetables). Le 26 août, la prise de la Bastille et les événements qui s’en suivirent accouchèrent d’un texte puissant, subversif, d’inspiration libérale : la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Pour beaucoup aujourd’hui, la prise de la Bastille se serait faite contre le roi et aurait vu le triomphe populaire. En réalité, les révolutionnaires même les plus radicaux ne font pas la Révolution contre le roi, Marat lui-même écrivant que le seul gouvernement adapté à la France était la monarchie, ils veulent la faire avec lui. Louis XVI est même initialement présenté comme « restaurateur de la liberté française ». Cette révolution se fait contre l’absolutisme royal et la féodalité.

Nonobstant, depuis le 14 juillet 1789, depuis « la Grande Peur », depuis les journées d’octobre où les femmes ont ramené de Versailles à Paris la famille royale, les révolutionnaires les plus modérés entendent que le peuple restât à sa place, et elle ne peut être celle de gouverner. Nous ne pouvons pas développer ici les questions liées à la division du corps des citoyens en deux catégories, excluant ceux ne bénéficiant pas d’un salaire suffisant de la participation aux élections, ou encore celle de la loi martiale qui permet de réprimer dans le sang les manifestations populaires après sortie du drapeau rouge et avertissement, mais nous pouvons parler de l’autre 14 juillet. 

Le 14 juillet 1790 : la fête de la Fédération, une chimère ?

Dans l’inconscient collectif, l’année 1790 serait épargnée par les crises et serait celle de la concorde nationale. Pourtant, des historiens comme Annie Jourdan[2] ou Hervé Leuwers ont démontré, malgré un optimisme dominant, que la situation était bien plus nuancée. Au cours de cette année incertaine, les différentes parties en présence posent leurs pions. D’un côté, ceux que l’on appelle les « patriotes prononcés », les Desmoulins, Marat, Robespierre, le mouvement populaire, le club des Cordeliers, l’aile gauche des Jacobins, entendent mener la révolution à son terme, obtenir des droits politiques pour l’ensemble des citoyens, une liberté qui ne serait pas l’exclusive des plus riches, l’égalité.

Puis il y a les modérés, voire cette noblesse libérale qui, derrière Mirabeau ou La Fayette, au renfort d’une bourgeoisie d’affaires et parlementaire incarnée par des Barnave ou Lameth, perçoit des menaces dans les audaces populaires. Ces « notables » entendent garantir des libertés fondamentales mais conserver le pouvoir.

Il faut compter enfin avec la Contre-Révolution, les nombreuses émigrations (ces aristocrates qui ont quitté la France dès l’été 1789 et organisent leur revanche en espérant l’entrée en guerre des puissances étrangères), la question religieuse qui divise, l’ensemble du clergé ne se reconnaissant pas dans cette Constitution civile du 12 juillet 1790 qui entend rappeler que le prêtre ou l’évêque, désormais élu par les citoyens, ne peut placer la loi religieuse au-dessus de celle des hommes.

Le 14 juillet 1790, c’est la Fête de la Fédération. Le peuple est réuni sur le Champ-de-Mars, Louis XVI et Marie-Antoinette promettent fidélité à la Constitution à venir tout en préparant la réaction et en finançant la Contre-Révolution. Et puis il y a les Gardes nationales de tous les départements, armées derrière « le héros des deux Mondes », La Fayette, qui prête serment sur l’Autel de la Patrie. Qui sont ces Gardes nationales ? Des bourgeois qui ont les capacités financières minimales de payer leur équipement. Tandis que, le 4 août 1789, on a proclamé l’abolition des privilèges, que l’on a déclaré, le 26, la liberté dès la naissance et l’égalité en droit, on a fermé aux éléments du peuple l’accès à la Garde nationale, les privant de servir la Patrie et de la possibilité de s’émanciper. Cela avait d’ailleurs conduit le député Robespierre à attaquer vertement, le 25 janvier 1790, le Marc d’argent[3].

Camille Desmoulins, devenu journaliste, avait été le premier à mettre dans cet ordre les mots Liberté, Égalité, Fraternité. Et Robespierre le premier à proposer qu’ils fussent une devise, inscrite sur les poitrines des Gardes nationales[4]. Mais auparavant, le 14 juillet 1790, un général ambitieux, La Fayette, défilait à la tête d’une « notabilité armée », induisant qu’il se dressera face à la Contre-Révolution, c’est exact, mais aussi contre les menées perçues comme « anarchistes » – et que nous qualifierions aujourd’hui de démocratiques.

Cette double perception du 14 juillet, celle du peuple arrachant sa liberté les armes à la main et faisant vaciller la tyrannie, celle de la nécessité de tenir l’ordre et la gouvernance « oligarchique », fut comprise ainsi sous la Troisième République. Effectivement, en 1880, le régime, encore fragile et depuis peu entre les mains des républicains, décréta que le 14 juillet devenait la fête nationale (loi Raspail du 6 juillet 1880). Les débats parlementaires, enflammés, font référence aux deux événements. Pour les parties prenantes d’une « vision aristocratique » de la République, il n’était pas question de commémorer une insurrection populaire violente ; en revanche, célébrer la fête de la Fédération offrait un compromis acceptable. 

Le défilé militaire s’inscrit dans cette configuration, bien que les partisans d’une gouvernance démocratique, considérant le 14 juillet 1789 comme un acte fondateur, peuvent y reconnaître le lien révolutionnaire entre l’armée et le peuple, les soldats ayant abondamment servi dans les sociétés populaires de 1790 à 1794. Gardons d’ailleurs à l’esprit que la Révolution française, pétrie de l’idéal antique et de références au passé, considérait que le soldat était d’abord un citoyen, et que le citoyen se devait d’être un soldat prêt à vivre libre ou à mourir pour la Patrie et la Liberté en danger.

Cette lecture à la recherche de l’équilibre, celle qui nous rappelle que la liberté est un principe acquis à la naissance pour lequel on doit être prêt à combattre, celle qui subordonne la force militaire au pouvoir civil, celle qui unit le peuple et son armée, l’armée et son peuple, est peut-être celle qui nous offre les perspectives les plus riches…

J.-B. Ch.-B;

(*) Doctorant en histoire moderne, chargé de cours à l’Université


[1] Hervé Leuwers, Camille et Lucile Desmoulins, Fayard, Paris, 2018, Ch. VI, « L’an premier de la liberté », « Le grand homme du 12 juillet », p. 105.

[2] Annie Jourdan, Nouvelle histoire de la Révolution française, Paris, Flammarion, 2018.

[3] https://www2.assemblee-nationale.fr/decouvrir-l-assemblee/histoire/grands-discours-parlementaires/robespierre-25-janvier-1790 Discours de Maximilien Robespierre.

[4] Archives parlementaires, Discours prononcé de M. Robespierre sur la Garde nationale, en annexe de la séance du 5 décembre 1790, « article 16 », in Tome XXI – du 26 novembre 1790 au 2 janvier 1791, p. 249.

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