Fêter le 14 juillet comme il se doit, c’est agir pour que « revive la nation »
Par Denis Collin
Publié le 14 juillet 2026

Le 14 juillet 1790 fut un intense mouvement d’enthousiasme populaire.
Le 14 juillet, chaque année, la France commémore, c’est-à-dire répète ce 14 juillet inaugural, celui de la Fête de la fédération en 1790, date qui, évidemment, n’avait pas été choisie au hasard, puisqu’elle était le premier anniversaire de ce soulèvement révolutionnaire qu’était la prise de la Bastille. Tout le monde (?) ²se souvient de la prise de la Bastille, mais la fête de la fédération, c’est une autre affaire. Pourtant, ce fut une grande fête. Michelet résume : « La France de 1789 a senti la liberté, celle de 1790 sent l’unité de la patrie. » Il faut lire les pages de Michelet dans Histoire de la Révolution française pour comprendre la ferveur populaire pour l’unité de la nation. C’est le moment où, pour reprendre la formule de Rousseau dans le Contrat Social, « le peuple se fait peuple ». Les sujets du roi deviennent les citoyens de la république, au sens profond du mot, la chose publique, cette chose sacrée qui unit les citoyens.
On peut donc dire que le 14 juillet fête la naissance de la nation et, deux ans plus tard, c’est au cri de « vive la Nation ! » que les armées de « sans-culottes » repoussent la coalition des rois et de leurs vassaux, cette Europe de la servitude dont le « peuple-nation »[1] de France se défait.
Si belle et émouvante soit la prose de Michelet, on ne saurait oublier que cette journée est un instant entre un avant et un après. L’avant, c’est le constat que la nation française existait bien avant la révolution. Elle ne naît pas avec la révolution, elle renaît en se débarrassant violemment de sa vieille carapace. Car la France commence comme le royaume des Francs, avec ce fameux baptême de Clovis, un royaume des Francs qui, après bien des péripéties, devient le royaume de France, sous Philippe Auguste. On peut considérer que les sujets du roi de France manifestent un embryon de sentiment national à la bataille de Bouvines. Georges Duby (lire son Dimanche de Bouvines) fait naître le sentiment d’appartenance à une entité collective à cette époque, un sentiment qui se renforcera sous le règne saint Louis, et surtout pendant la « guerre de Cent ans ».
L’unité de la nation sera largement l’œuvre de la monarchie capétienne, les Rois cherchant à agrandir leur domaine propre et à soumettre les grands féodaux. Émergent progressivement deux idées capitales : la première est que le royaume n’est pas la propriété du monarque, mais qu’il en est en quelque sorte le serviteur. Machiavel, observateur perspicace, notait que, si grand soit le pouvoir du roi, il restait soumis aux lois du royaume. La deuxième idée, qui va se développer à la Renaissance avec ces débats d’une grande richesse entre théoriciens de l’État, est l’idée que le roi n’est roi et n’est donc pas un tyran, que tant qu’il respecte le contrat implicite entre lui le peuple.
Avec une constance remarquable, la monarchie absolutiste va perfectionner l’État et préparer toutes les conditions de la révolution. C’est Louis XI qui met ses ennemis en cage et soutient les bourgeois, François Ier qui fait du français la langue officielle des tribunaux, le grand Henri IV, dont l’édit de tolérance jette les premiers éléments de cette France laïque. On même aller plus loin et suivre la thèse soutenue par Jean-François Colosimo, selon qui la laïcité n’est ni une invention de la Révolution française, ni une création de la IIIe république, mais l’essence même de la France, une France qu’il fait commencer aux Capétiens (987) et dont il souligne la profonde continuité politique. La « religion française » au sens où la religion est ce qui relie et structure le politique, est fondée sur la séparation du temporel et du spirituel et l’absolue souveraineté de l’État dans l’ordre temporel.[2]
On comprend qu’un Mélenchon qui se moque de la laïcité comme de sa première chemise et veut créoliser le français, fasse commencer l’histoire de France en 1792… Mais il n’y a plus que quelques journalistes et des cohortes de frères ignorantins pour tenir Mélenchon pour un homme instruit et cultivé.
Le 14 juillet 1790 fut un intense mouvement d’enthousiasme populaire, ce peuple dont la voix est la voix de Dieu. Mais après, les choses se gâtent. Les nobles, après l’ivresse de la nuit du 4 août 1789, regrettent d’avoir si vite abdiqué leurs privilèges. Le roi n’était peut-être pas foncièrement méchant : il avait aboli la torture et soutenu l’expédition de La Fayette en soutien des « insurgeants » américains qui ont, les premiers, proclamé les droits de l’homme. Mais il va être l’homme de toutes les manœuvres pour faire machine arrière et revenir au vieux monde. Et puis, surtout, les bourgeois, les possédants, ceux qui étaient déjà une partie de la classe dominante, vont donner de la voix pour rappeler que « la nation, c’est nous » et pas les va-nu-pieds. En 1791, la loi Le Chapelier, véritable coup d’État contre les ouvriers, dit Marx, interdit les coalitions ouvrières et servira à persécuter même les caisses de secours mutuel pendant toute la première partie du XIXe siècle. D’un autre côté, les pauvres, les ouvriers, les petits artisans, ne veulent pas être les dindons de la farce. Les paysans montent à l’assaut des châteaux, mais les bourgeois aiment aussi la propriété foncière et font main-basse sur les biens nationaux. La violence des affrontements politiques qui va culminer dans la Terreur exprime la violence des conflits entre les bourgeois et les autres classes. La puissance montante, celle de l’argent, est considérable et, comme le dit Marx, dans La Sainte Famille, « la puissance de cet intérêt fut telle qu’il vainquit la plume d’un Marat, la guillotine des hommes de la Terreur, le glaive de Napoléon, tout comme le crucifix et le sang-bleu des Bourbons. » Les robespierristes voulaient sauter par-dessus leur propre tête : ils voulaient la révolution bourgeoise et la « vertu révolutionnaire » en même temps. Ajoutons que la révolte de chouans que tous les gens de gauche tiennent pour de fieffés réactionnaires, a pour point de départ la méfiance bien justifiée des paysans à l’encontre des ces messieurs de Paris et des grandes villes qui se préparent à les manger tout crus.
Gardons donc dans nos cœurs le souvenir de la fédération, relisons Michelet, ce gigantesque poète de la Révolution française. Mais ne nous laissons pas paralyser par les mythes, apprenons l’histoire, et demandons-nous comment nous pourrions fêter comme il se doit la fête du 14 juillet, c’est-à-dire comment agir pour que « revive la nation ».
D. C.
[1] Je reprends à mon ami Gabriel Galice ce concept de « peuple-nation », in Du peuple nation
Essai sur le milieu national des peuples d’Europe, Mario Mella Editions, 2002, préface de Jean-Pierre Chevènement.
[2] Jean-François Colosimo, La religion française. Mille ans de laïcité. Cerf, 2019
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