La violence politique consiste aussi à « nazifier » l’adversaire

L'université est-elle un lieu en-dehors de la politique ? Assurément non, et c'est bien légitime en ce sens qu'en démocratie, comme nous l'a appris Montesquieu, le peuple est « à certains égards, le monarque ; à certains autres il est le sujet[1] ». Ainsi, l'instruction est un élément clé de la souveraineté populaire et a de facto une finalité politique, d'abord au sens étymologique du terme. Par ailleurs, les sciences humaines et sociales, les sciences politiques justement, questionnant la discipline, ses enjeux, il semble tout à fait naturel que le débat politique y trouvât une place. Mais voilà, c'est précisément là que le bât blesse, peut-on réellement parler de débat, de questions soulevées, quand la salle d'un IEP se transforme en tribune et espace de meeting pour une personnalité politique qui s'est moins illustrée par la pertinence de ses réflexions que par des slogans provocateurs et menaçants ?

Par Jean-Baptiste Chikhi-Budjeia

Publié le 20 février 2026

La violence politique consiste aussi à « nazifier » l’adversaire

Qui était là pour offrir la contradiction à Rima Hassan ?

Des étudiants de Sciences Po ont invité Rima Hassan pour, nous dit-on, dispenser une conférence. La tenue d’un meeting – ce que confirment les acclamations et la liesse de la salle (vous m’accorderez que ce n’est pas très… académique) –, avec les prises de position de l’eurodéputée et le verbe qu’est le sien, peut-elle sérieusement être considérée comme une conférence ? Nous conviendrons que non, si toutefois l’honnêteté intellectuelle nous est une qualité familière.

Actons la nature politique, voire militante, de la rencontre, et admettons que le discours purement politicien pût s’exprimer dans une enceinte académique. Dès lors, qui était là pour offrir la contradiction à Rima Hassan ? Qui pour offrir un autre point de vue ? Personne. Admettons que cela fût un espace pour permettre à Madame Hassan de développer un point de vue et une analyse (oui, autorisons-nous cette audace). Dans le cadre de quelle programmation ? Quel invité, quelle personnalité politique le jour d’après ou la semaine suivante, pour proposer une perspective contradictoire, à tout le moins différente ? Personne !

Nous débordons très largement le cadre de ce qui est concevable et admissible dans l’enceinte universitaire. Nous sommes, en l’espèce, dans le cadre d’une « privatisation » de l’espace public d’instruction et d’étude, « privatisation » par une tendance politique que nous qualifierons d’extrême-gauche et qui n’accorde aucune place à l’examen critique puisque la possibilité du pluralisme, duquel naît la liberté, n’est pas offerte. Envisagera-t-on demain des élections syndicales à candidature unique ?

Il est permis et même nécessaire de se poser la question dans la mesure où les exemples d’intimidations, voire d’agressions ou de censure des idées qui ne relèvent pas de la sphère LFIste, ne manquent pas. Souvenons-nous que des étudiants de Lille avaient fait annuler la venue de François Hollande en 2019[2]. Peut-être ces grands démocrates de la « gauche totale » estimaient-ils que Monsieur Hollande, c’était déjà la droite et, comme chacun sait, la droite c’est le mal. En 2019 encore, c’est une conférence de Sylviane Agacinski qui était annulée, à l’université de Bordeaux cette fois-ci[3].

Il semblerait qu’il soit plus admissible, pour des étudiants fanatisés et biberonnés à la violence politique, de recevoir des personnalités qui diffusent des tropes antisémites, voire qui posent des fatwas numériques contre un homme de paix, Hassen Chalghoumi[4], que d’exprimer de manière documentée des réticences à l’endroit de la GPA…

L’extrême-gauche verrouille les espaces consacrés à l’étude universitaire

La liste est encore longue des violences et intimidations d’extrême-gauche ou assimilée subies par des chercheurs : ceux qui, avec Xavier-Laurent Salvador, animaient à Assas le colloque « La République universelle à l’épreuve de la transidentité » en 2023[5], ou encore Klaus Kinzler à Sciences Po Grenoble, en 2021, car il avait eu l’outrecuidance, rendez-vous compte, d’exprimer des réticences à faire entrer dans le champ de la recherche ce terme qui relève de l’escroquerie infâme, « islamophobie[6] »… En avril dernier, c’est le professeur Fabrice Balanche qui était pris carrément à partie, en plein cours, à Lyon-2.

Non seulement l’extrême-gauche verrouille les espaces consacrés à l’étude universitaire, académique, mais en plus elle emploie les moyens qu’elle prétend combattre. Des éléments qui ont été maintes fois portés sur la place publique par les étudiants syndiqués à l’UNI, syndicat de droite – rendez-vous compte, des jeunes gens qui ne s’étiquettent pas à gauche et qui ne dénoncent pas les oppressions de classe de la société capitaliste, alors que Trotski nous a appris que la social-démocratie était déjà l’antichambre du fascisme…

Dès lors, de la tenue d’un meeting de Rima Hassan à la mort de Quentin Deranque, ne peut-on questionner les mécanismes de la violence politique qui consistent à « nazifier » celui qui ne s’inscrit pas dans le logiciel de la « gauche totale » ? A partir de là, les engagements politiques de la victime, ses convictions, n’ont aucune importance…

J.-B. Ch.-B.


[1] Charles Louis de Secondat, baron de Montesquieu, De l’Esprit des Lois, 1748, Livre III, Chapitre 3.

[2] https://www.nouvelobs.com/politique/20191112.OBS21007/hollande-assassin-des-etudiants-de-lille-font-annuler-une-conference-de-l-ex-president.html

[3] https://www.publicsenat.fr/actualites/politique/conference-de-sylviane-agacinski-annulee-a-bordeaux-ce-que-la-philosophe-avait#:~:text=Une%20conf%C3%A9rence%20de%20Sylviane%20Agacinski,%C3%A0%20%C2%AB%20des%20menaces%20violentes%20%C2%BB

[4] https://www.marianne.net/societe/cette-fatwa-est-dune-violence-criminelle-inedite-hassen-chalghoumi-porte-plainte-contre-rima-hassan  

[5] https://www.lepoint.fr/societe/un-colloque-universitaire-interrompu-par-des-activistes-pro-trans-22-06-2023-2525738_23.php  

[6] https://www.marianne.net/societe/grenoble-les-noms-de-deux-professeurs-accuses-dislamophobie-placardes-sur-les-murs-de-liep   

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