Des siècles de femmes bafouées, discréditées, invisibilisées…

Par Karin Hann (*)

Publié le 8 mars 2026

Des siècles de femmes bafouées, discréditées, invisibilisées…

"La première grande féministe qui a marqué ma vie, dès l’adolescence, est Catherine de Médicis."

Travailler sur la condition des femmes au travers des âges est source de surprises, d’indignation et de réflexion. La première grande féministe qui a marqué ma vie, dès l’adolescence, est Catherine de Médicis[1]. Au XVIe siècle déjà, cette femme hors du commun est parvenue à se hisser au sommet du pouvoir et à s’y maintenir en dépit de sa naissance, puis de son mariage qui ne la destinait pas au trône. Née en Italie dans une famille illustre qui ne détient néanmoins pas les quartiers de noblesse requis pour prétendre épouser un fils de France, elle est donnée en mariage au frère du dauphin de François Ier, lequel pense posséder ainsi un pays qu’il n’a pu conquérir par la guerre. Lorsqu’elle arrive à la Cour, elle évalue très vite sa position. Dépourvue de grâce, supplantée dans le cœur de son mari par la très belle Diane de Poitiers et n’étant pas de haute naissance, elle a peu de chances de séduire les gentilshommes, son époux ou les courtisans.

Bréhaigne, c’est-à-dire sans enfant pendant plus de dix années, elle comprend combien sa position est fragile : n’envisage-t-on pas de démarier celle qui est, entre-temps devenue dauphine à la mort de son beau-frère ? Il lui faudra tout le courage et la détermination nécessaires pour s’accrocher à sa position autant qu’à son union, donner finalement naissance à pas moins de dix enfants et régner sur la France pendant presque trente années !

Ce parcours est emblématique de la condition féminine au travers des âges. Se plonger dans la vie de cette « héroïne » du réel est plus qu’aborder l’Histoire. C’est approcher une épopée. Celle d’une Médicis, celle d’une reine, d’une mère et surtout celle d’une femme.

À la suite de ces recherches passionnantes, j’ai effectué le même travail sur Anne d’Autriche, puis sur Madame de Pompadour, et enfin sur Olympe de Gouges.

Discréditer l’Ancien Régime releva de l’obsession des révolutionnaires afin de justifier ce bain de sang organisé que fut la Terreur. Les rois furent présentés comme des despotes stupides et cruels, et Michelet, au XIXe siècle, a réécrit l’histoire à l’aune des grands principes romantiques montrant un peuple se levant pour abattre son tyran.

La réalité est naturellement bien différente.

Toutefois, au-delà de ce récit falsifié et édifiant, un fait retient particulièrement l’attention. Il s’agit de la volonté d’effacement de ces grandes figures féminines qui ont pourtant, elles aussi, contribué grandement à faire de notre pays ce qu’il est aujourd’hui. Si des femmes ont eu le pouvoir, elles sont forcément manipulatrices, perverses, dépravées voire nymphomanes. On cherche naturellement sans cesse à les discréditer en montrant qu’en réalité, elles ne sont que le jouet (sexuel ou non) d’un homme qui exerce sur elles une emprise. Le XIXe est, on le sait, un siècle particulièrement misogyne. Le code Napoléon, aussi éclairé qu’il puisse être par ailleurs, met la femme en tutelle. L’autorité du père se reporte par mariage sur celle de son mari. Elle garde tout au long de sa vie le statut d’une enfant mineur avec très peu de droits.

L’énorme élan de liberté qui a soulevé la France au tout début de la Révolution a mené Olympe de Gouges à y croire, à émettre des idées novatrices (divorce, égalité, reconnaissance des enfants illégitimes, protection des prostituées, maternité pour les parturientes, etc.). Puis quand elle a compris combien cet idéal était dévoyé, elle a combattu sans relâche Robespierre jusqu’à finir guillotinée par ce dernier, lequel ordonne en plus de détruire ses écrits (une partie seulement pourra être sauvée) tout en lançant une vaste campagne de calomnie pour salir sa postérité. « La femme a le droit de monter à l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune »[2] écrivait-elle.

Ses légitimes revendications nous amènent à reconsidérer notre histoire et à comprendre que non, la Révolution française n’a pas apporté la liberté aux femmes. Cette Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui est incontestablement une avancée donne bien de nouveaux droits aux hommes, mais laisse sur le bord de la route la moitié de la population qui demeure interdite de ses choix, de ses décisions existentielles, d’accès au vote, à son patrimoine, à un salaire… Et ce, jusqu’au milieu du XXe siècle ! Le fameux passage de l’ombre à la lumière que l’on promeut dans tous les manuels scolaires depuis Michelet se révèle, on le voit, une mystification, car le statut des femmes est à l’opposé de ce qu’il eût été légitime d’obtenir ! Les hommes naissent effectivement libres et égaux en droit. Mais ce mot « homme » désigne le sexe masculin, non l’universel humain !

La courageuse Olympe de Gouges affirmait que sa vie n’avait pas d’importance et qu’elle se battait pour les générations futures. Elle eût sans doute été très surprise de voir qu’il aura fallu presque deux siècles encore après elle pour que ses consœurs obtiennent enfin ce qu’elle réclamait !

Vertigineux.

La notion de féminisme est éminemment fluctuante à travers les âges. Avant Catherine de Médicis, Aliénor d’Aquitaine a énormément souffert d’être une femme politique obligée de se soumettre à deux époux (l’un roi de France, l’autre roi d’Angleterre) visiblement moins éclairés qu’elle… Et combien d’Olympes ont traversé les siècles, frustrées de devoir faire taire leurs ambitions culturelles ou politiques, d’écrire sous des noms masculins (George Sand), d’effectuer clandestinement des recherches scientifiques, contraintes de se marier à des hommes qu’elles détestaient, puis d’enfanter jusqu’à en mourir pour certaines, reniant tout ce qui faisait d’elles des êtres désirants, intelligents ou curieux.

Combien de violences faites aux femmes, sur tous les continents, à toutes les époques, et qui perdurent aujourd’hui dans tant de pays… ?

L’histoire nous montre que rien n’est acquis.

Jamais.

Ni les droits, ni la liberté, ni la paix.

Or de tous temps, l’émancipation des femmes dérange.

Elle se heurte à l’idéologie politique, culturelle, religieuse. C’est pourquoi elle est toujours instrumentalisée.

Et on peut constater aujourd’hui combien la récupération de la cause féministe par des courants radicaux est un dévoiement.

Ce combat ne se mène pas contre les hommes mais avec eux.

Il est aussi celui de toutes les femmes, car il n’existe pas de bonnes ou de mauvaises victimes.

Parce qu’il est une cause juste, noble, légitime, ce combat exige le respect, la mesure et l’inclusion de tous par le truchement de l’éducation et du dialogue.

Et hélas, à l’heure où se publient ces lignes, il est plus que jamais d’actualité.

K. H.

(*) Ecrivain et universitaire


[1]. Cf. Karin Hann Les Lys pourpres (2012) suivi de Les Lys d’or (2024) aux Éditions du Rocher.

[2]. Article X de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, Olympe de Gouges, 1791.

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