Paty, Bernard : deux professeurs assassinés, une république mise au défi

Il y a des morts qui devraient interdire à une nation de dormir tranquille. Des morts qui nous obligent à regarder en face ce que nous sommes devenus, ce que nous avons laissé s'installer, ce que nous avons parfois préféré ne pas voir.

Par Kamel Bencheikh

Publié le 13 octobre 2026

Paty, Bernard : deux professeurs assassinés, une république mise au défi

Samuel Paty enseignait la liberté d'expression. Dominique Bernard enseignait la littérature.

Samuel Paty a été assassiné le 16 octobre 2020. Dominique Bernard l’a été le 13 octobre 2023. Deux professeurs. Deux hommes qui avaient choisi de transmettre des connaissances, d’ouvrir des esprits, de faire vivre cette vieille ambition de l’école républicaine ― apprendre à des enfants à penser par eux-mêmes. Ils ont été frappés par le terrorisme islamiste, au cœur de ce qui devrait être le sanctuaire de la liberté intellectuelle.

Je refuse que nous transformions leur mémoire en rituel. Quelques discours, des gerbes, des minutes de silence, puis le retour à nos prudences habituelles. Le silence que nous devons observer devant leurs cercueils n’a rien à voir avec celui que les fanatiques voulaient imposer à leurs salles de classe. Un professeur doit pouvoir enseigner sans avoir à craindre pour sa vie. Cette phrase devrait être une évidence absolue. Le fait qu’elle soit devenue une revendication dit quelque chose de terrible sur l’état de notre pays.

Samuel Paty enseignait la liberté d’expression. Dominique Bernard enseignait la littérature. L’un et l’autre incarnaient cette transmission qui permet à l’individu de s’affranchir des assignations, des dogmes et des vérités imposées. Ils rappelaient, par leur métier même, que l’intelligence ne se reçoit pas à genoux et que la connaissance n’a pas à demander la permission aux croyances. C’est précisément ce que l’islamisme ne supporte pas.

Il faut ici nommer les choses sans trembler, mais sans jamais confondre les personnes et les idées. Mais cette exigence de justice ne saurait nous conduire à détourner le regard devant un projet politique qui entend soumettre la société, les lois et les libertés à une norme religieuse. L’islamisme n’est pas une simple sensibilité spirituelle. C’est une ambition de pouvoir. Lorsqu’il désigne un enseignant à la vindicte, lorsqu’il menace la liberté de conscience, lorsqu’il prétend dicter ce qu’il est permis de montrer, de dire ou d’enseigner, il entre en guerre contre la République. Et la République n’a pas à négocier sa liberté.

Je suis un universaliste. Je crois que nous appartenons d’abord à une humanité commune, avant d’être enfermés dans des communautés, des origines ou des identités prescrites. Je crois que l’école doit apprendre à chaque enfant qu’il peut devenir autre chose que ce que sa naissance, son milieu ou son entourage avaient prévu pour lui. Je crois que la laïcité protège cette possibilité. Elle ne demande à personne de renoncer à son intimité spirituelle. Elle garantit que nul dogme ne peut s’imposer à tous. Voilà ce que nous défendons lorsque nous défendons l’école républicaine. Et voilà pourquoi les assassinats de Paty et de Bernard ne sont pas de simples tragédies individuelles. Ils touchent au contrat qui nous permet de vivre ensemble. Ils posent une question que nous ne pouvons plus esquiver : que vaut notre liberté si ceux qui la transmettent sont abandonnés face à ceux qui veulent la détruire ?

Nous avons trop longtemps confondu la tolérance avec la capitulation, la compréhension avec l’excuse, la prudence avec le renoncement. Nous avons parfois traité comme une controverse ordinaire ce qui relevait de l’intimidation, de la pression idéologique ou de la menace. Et nous avons laissé des professeurs se demander s’ils pouvaient encore enseigner certaines vérités, aborder certains textes, montrer certaines caricatures, sans exposer leur sécurité.

Je ne demande pas aux enseignants d’être des héros. Je leur demande de pouvoir être des enseignants. C’est à l’État, aux institutions et à la société de leur garantir cette liberté. C’est à nous de faire en sorte qu’aucun professeur ne soit contraint de choisir entre sa conscience professionnelle et sa survie. La réponse ne peut pas être seulement sécuritaire, même si la protection des personnes menacées et la fermeté contre les criminels sont indispensables. Elle doit aussi être intellectuelle, éducative et politique.

Il faut enseigner la liberté de conscience, défendre le droit de critiquer toutes les idées, combattre les intimidations et donner aux professeurs le soutien sans ambiguïté dont ils ont besoin. Il faut également refuser que la peur devienne une méthode de gouvernement des esprits. Car si nous renonçons à transmettre ce qui dérange les fanatiques, nous leur abandonnons déjà une part de notre territoire. Un territoire invisible, mais essentiel : celui de la pensée libre. Je pense à ces deux hommes, à leurs familles, à leurs collègues, à tous ceux qui continuent d’entrer dans une classe chaque matin avec la responsabilité immense de transmettre un savoir. Je pense à leur solitude possible, à cette inquiétude que nul ne devrait avoir à porter en exerçant un métier consacré à l’émancipation.

 Je refuse que leur mémoire soit confisquée par les cérémonies comme par les discours partisans. Paty et Bernard appartiennent à la conscience nationale. Leur combat dépasse les appartenances politiques. Il concerne tous ceux qui veulent que la France demeure une République où l’on peut croire ou ne pas croire, contester, caricaturer, lire, débattre et penser sans craindre la violence des fanatiques. Nous ne leur rendrons pas justice en nous contentant de pleurer. Nous leur rendrons justice en continuant ce qu’ils faisaient : transmettre, éclairer, émanciper.

Une République qui laisse ses professeurs seuls face au fanatisme finit par abandonner ses enfants à l’obscurantisme. Samuel Paty. Dominique Bernard. Deux noms. Deux vies arrachées. Une même exigence demeure, que la liberté ne baisse jamais les yeux devant ceux qui veulent lui imposer le silence.

K. B.

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