19-26 août 1944 : la libération de Paris, un moment fondateur de l’histoire contemporaine française
La libération de Paris a eu lieu en août 1944, et non en 1945. En août 1945, la guerre en Europe était terminée depuis mai, et la capitale vivait déjà depuis près d’un an sous l’autorité du Gouvernement provisoire de la République française. Ce qui se joue entre le 19 et le 26 août 1944 n’est pas seulement une opération militaire. C’est la reconquête symbolique de la souveraineté nationale, le retour de la légitimité républicaine et le moment où trois hommes aux logiques radicalement différentes, Henri Rol-Tanguy, Dietrich von Choltitz et Charles de Gaulle – déterminent le destin de la capitale.
Publié le 19 août 2026

Dans l’après-midi du 25 août, Charles de Gaulle entre dans Paris.
Une ville en sursis
Paris est occupée depuis le 14 juin 1940. Après le débarquement de Normandie (6 juin 1944) et la percée d’Avranches, les armées alliées progressent rapidement vers l’est. Le général Eisenhower souhaite contourner Paris. Il redoute un combat urbain coûteux, une destruction de la ville et d’immenses problèmes logistiques. De Gaulle refuse cette logique. Pour lui, laisser Paris se libérer seule ou laisser les communistes prendre le contrôle de l’insurrection serait catastrophique politiquement. La capitale doit être libérée par des forces françaises.
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Sur place, le général Dietrich von Choltitz, nommé commandant du « Groß Paris » le 9 août 1944, dispose d’environ 16 000 à 20 000 hommes de qualité médiocre, de quelques chars et d’une artillerie limitée. Hitler lui a donné l’ordre de défendre la ville jusqu’au bout et, si elle devait tomber, de la transformer en « champ de ruines ». Des charges explosives sont placées sous les ponts, à la Tour Eiffel, à Notre-Dame et sur d’autres monuments. Von Choltitz n’exécutera jamais ces ordres.
L’insurrection et le rôle d’Henri Rol-Tanguy
Le 15 août, la police parisienne se met en grève. Le 18, les cheminots suivent. Le 19 août au matin, environ 2 000 policiers en civil, passés à la Résistance, s’emparent de la Préfecture de Police sur l’île de la Cité. Le drapeau tricolore est hissé pour la première fois depuis juin 1940.
Henri Tanguy dit Rol-Tanguy (ou colonel Rol), chef régional des Forces françaises de l’intérieur d’Île-de-France, lance alors l’appel à l’insurrection générale. Communiste, ancien des Brigades internationales en Espagne, il incarne la Résistance intérieure la plus combative.
Depuis un poste de commandement souterrain sous la place Denfert-Rochereau, il organise les combats de rues, la construction de près de 600 barricades et la coordination entre les différents groupes de résistants (FTP, Armée secrète, policiers, milices patriotiques).

Son objectif est clair : que Paris se libère lui-même, par son peuple, avant l’arrivée des armées alliées. Cette stratégie vise à donner un poids politique maximal à la Résistance intérieure et particulièrement à sa composante communiste dans le pouvoir qui émergera après la Libération.
Rol-Tanguy négocie difficilement avec les représentants gaullistes sur place, notamment Jacques Chaban-Delmas. Il accepte une trêve temporaire le 20 août, obtenue grâce au consul de Suède Raoul Nordling, mais la rompt rapidement. Le 22 août, il fait placarder un appel radical : « Paris se bat, chacun son Boche. »
Le communiste Henri Tanguy dit Rol-Tanguy
L’arrivée de la 2e Division blindée
Le général Philippe Leclerc de Hauteclocque, à la tête de la 2e Division blindée, a débarqué en Normandie le 1er août. Il brûle d’entrer dans Paris. Le 22 août, Eisenhower et Bradley donnent enfin l’autorisation. Le 23, la division se met en marche depuis la région de Rambouillet.
Le 24 août au soir, alors que la progression principale est ralentie par la résistance allemande au sud-ouest de Paris, Leclerc ordonne au capitaine Raymond Dronne de « foncer » vers le centre avec un détachement léger. Ce détachement comprend notamment la 9e compagnie du Régiment de marche du Tchad, surnommée « La Nueve » parce qu’elle est composée en très grande majorité de républicains espagnols.
Ces hommes sont les premiers soldats alliés à pénétrer dans Paris par la porte d’Italie vers 20 h 45. Vers 21 h 22, ils atteignent l’Hôtel de Ville. Les cloches de Paris se mettent à sonner.

Philippe Leclerc de Hauteclocque
La reddition de von Choltitz et l’entrée de de Gaulle
Le 25 août au matin, la 2e DB et des éléments de la 4e Division d’infanterie américaine entrent massivement dans la capitale. Les points d’appui allemands (Hôtel Meurice, Hôtel Majestic, École militaire, Sénat, Palais-Bourbon) sont réduits un à un.
Vers 14 h 45-15 h, le lieutenant Henri Karcher et ses hommes capturent Dietrich von Choltitz à l’Hôtel Meurice. Officier prussien expérimenté, von Choltitz avait reçu de Hitler l’ordre explicite de détruire Paris. Il n’a jamais exécuté cet ordre. Plusieurs raisons s’entremêlent : la faiblesse de ses forces, le constat de l’état mental de Hitler lors d’une rencontre antérieure, et des négociations secrètes menées via le consul suédois Nordling. Selon sa version ultérieure, il aurait consciemment désobéi pour épargner la ville. Les historiens discutent encore de la part de conviction et de réalisme dans cette décision. Le résultat, lui, est incontestable, Paris n’est pas détruite.
Von Choltitz est conduit d’abord à la Préfecture de Police, puis à la gare Montparnasse, poste de commandement de Leclerc. Vers 15 h 30, il signe les ordres de cessez-le-feu.

Rol-Tanguy exige et obtient de contresigner l’acte. Ce geste inscrit officiellement la Résistance intérieure dans la libération de la capitale. Environ 10 000 à 12 800 soldats allemands sont faits prisonniers.
Dans l’après-midi, Charles de Gaulle entre dans Paris. Pour lui, cet événement n’est pas seulement une victoire militaire, c’est l’acte fondateur de la restauration de la souveraineté française. Il se rend d’abord à la gare Montparnasse, où Leclerc lui remet l’acte de reddition, puis immédiatement au ministère de la Guerre, rue Saint-Dominique. En s’installant dans les locaux de l’État, il affirme que la République n’a jamais cessé d’exister et que son autorité en est la continuation légitime.
Dans la soirée, il rejoint l’Hôtel de Ville. C’est là qu’il prononce son discours resté célèbre,
« Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle. »
Lorsqu’on lui demande de proclamer le rétablissement de la République, il refuse. Pour lui, elle n’a jamais disparu.
Le défilé de la victoire
Le lendemain, de Gaulle descend les Champs-Élysées, de l’Arc de Triomphe à Notre-Dame, au milieu d’une foule immense. Des tirs isolés de snipers perturbent encore le cortège. Ce défilé n’est pas seulement une célébration : c’est une prise de possession politique de la capitale. En se plaçant en tête, devant les chefs de la Résistance et les autorités locales, de Gaulle impose sa prééminence et relègue les forces intérieures y compris Rol-Tanguy à un rôle secondaire dans le récit national.

Pour le bilan humain, les chiffres varient selon les sources, environ 900 à 1 000 tués pour les Forces françaises de l’intérieur, environ 130 à 156 tués pour la 2e Division blindée, autour de 500 à 600 tués pour les civils, environ 2 800 à 3 200 tués et plus de 12 000 prisonniers pour les allemands.
Une victoire politique autant que militaire
La libération de Paris est le produit de trois logiques qui se sont croisées. Rol-Tanguy a déclenché et dirigé l’insurrection populaire, donnant à la Résistance intérieure une place irréductible dans l’événement. Von Choltitz a renoncé à détruire la ville, permettant que Paris reste intacte. De Gaulle a transformé cette victoire militaire et populaire en victoire politique, en affirmant que la France libre était la seule France légitime.
Sans l’insurrection de Rol-Tanguy, la pression sur les Allemands et sur les Alliés aurait été moindre. Sans le refus de von Choltitz d’exécuter les ordres de destruction, Paris aurait pu être en ruines. Sans l’autorité imposée par de Gaulle, la Libération aurait risqué de se transformer en crise de légitimité. C’est l’articulation de ces trois rôles qui a fait de la libération de Paris un moment fondateur de l’histoire contemporaine française.
« Conventions de reddition conclues entre le colonel Rol-Tanguy, commandant les FFI de l’Île-de-France, le général de division Leclerc, commandant la 2e DB, et le général von Choltitz… » En bas figurent les trois signatures : Leclerc, V.Choltitzv, Rol.

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