ENQUÊTE EXCLUSIVE - Partie III

Les intérêts français des caciques du pouvoir algérien

La France, cette vieille ogresse honnie dans les discours officiels de la plupart des caciques algériens, reste, paradoxalement, un havre béni, le lieu de villégiature, d’investissement et parfois de refuge préféré d’une partie importante de la nomenklatura. À Alger, on aime bien cracher sur la baguette tout en humant, avec délectation, le fromage, surtout le camembert Président qui, malgré son titre prestigieux, est loin d’être le préféré des puristes de la dégustation fromagère. Encore une fois, le problème ne réside pas dans le fait que des dirigeants algériens puissent détenir des biens en France, si ces biens proviennent de fonds licites, la dénonciation que nous formulons est liée au double discours porté par ce régime. D’un côté, offrir au peuple un propos populiste nourri de ressentiments anti-français et, d’un autre, se permettre de détenir des avoirs en France, créer des entreprises, s’y rendre pour se soigner ou y scolariser ses enfants.

Par Mohamed Sifaoui

Publié le 9 juin 2025

Les intérêts français des caciques du pouvoir algérien

Walid Sadi, ministre des Sports et président de la Fédération algérienne de football (à gauche sur la photo), et Chérif Rahmani, ancien Gouverneur du Grand Alger.

Le cas du cumulard ministre des Sports et président de la Fédération algérienne de football Walid Sadi est, de ce point de vue éloquent. Voilà un autre proche d’Abdelmadjid Tebboune qui ne se prive pas de projeter l’avenir de sa descendance sur le territoire français. Le ministre possède deux appartements en région parisienne, mais aussi, il avait lancé, en 2010, une entreprise personnelle, Matexim, domiciliée dans le 9e arrondissement de la capitale. Elle était spécialisée dans le commerce du bois et de matériaux de construction. Certes, l’entreprise sera radiée en 2021, mais les liens, y compris financiers, avec cette France, si décriée restent importants. S’il y avait une justice indépendante en Algérie, elle aurait probablement enquêté sur les liens personnels qu’entretient Abdelmadjid Tebboune et certains de ses enfants, depuis l’époque où il était ministre de l’Habitat, avec certains promoteurs immobiliers et autres magnats du BTP, l’on comprendrait probablement pour quelles raisons Walid Sadi est ministre des Sports, combinant cette fonction avec celle de président de la Fédération algérienne de football (FAF) et celle de membre du comité exécutif (Comex) de la Confédération africaine de football (CAF). Le ministre qui entretient ses logements en France détient également des comptes en banque, personnels et professionnels auprès de plusieurs banques françaises. Sont-ils déclarés, comme le prévoit la loi algérienne, auprès de la Haute instance nationale de prévention et de lutte contre la corruption (INPLC) ou des autres juridictions compétentes, notamment la Cour suprême ? En l’absence de transparence et au regard de l’opacité qui caractérise le régime algérien, difficile d’y répondre. 

Le ministre algérien des Sports n’est pas un cas isolé. Un autre personnage, connu pour son goût immodéré pour le luxe – ce n’est pas un crime – s’est constitué, depuis quelques années quelques points de chute en France. Chérif Rahmani, l’ancien « Gouverneur du Grand Alger », désormais « ambassadeur des déserts et des terres arides pour la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification » et néanmoins président de la Fondation des déserts du Monde (vaste programme !) est lui aussi un proche de Tebboune. Chargé d’entretenir une diplomatie parallèle avec la France, il incarne, lui aussi, cette ambiguïté d’un système qui promet la haine de la France pour le « petit peuple » et les intérêts placés en France pour les caciques du régime.

Outre des comptes en banque, Chérif Rahmani a créé une Société civile immobilière (SCI), dénommée MMFO, au capital de 79273,49 euros, pour gérer des biens qu’il a acquis dans l’Hexagone. Toujours est-il que la SCI fut radiée en 2017, mais les biens existent toujours et sont gérés par une autre SCI, dénommée FO-MM. Ce ne sont pas moins de cinq appartements – du studio au 4 pièces – qui font partie du patrimoine de ce proche de Tebboune, soit un patrimoine global estimé à près de 10 millions d’euros. À défaut de reverdir les déserts, l’ambassadeur des dunes s’applique surtout à arroser son portefeuille immobilier dans l’Hexagone. Cinq appartements ? Voilà un émir des temps modernes qui n’a rien à envier aux nababs du Golfe.

Une décision politique française empêche, depuis de longues années, toute enquête contre les caciques algériens. Cette « complicité » qui donne l’impression d’une forme de laxisme de la part des autorités françaises est, à l’évidence, volontaire car elle permet à ces derniers de disposer de leviers contre des dirigeants cupides.

Selon une note des services de renseignement français que nous avons consultée, Chérif Rahmani « avait créé cette SCI pour camoufler ses acquisitions ». On comprend mieux pourquoi la lutte contre la désertification lui tient tant à cœur : en France, il ne manque pas de sable pour cimenter ses intérêts. L’une de nos sources ajoute que de « nombreux autres hauts responsables utilisent depuis longtemps cette même méthode ». Au cours de nos investigations, nous avons eu confirmation, par ailleurs, qu’une décision politique française empêche, depuis de longues années, toute enquête contre les caciques algériens. Cette « complicité » qui donne l’impression d’une forme de laxisme de la part des autorités françaises est, à l’évidence, volontaire car elle permet à ces derniers de disposer de leviers contre des dirigeants cupides, très prompts à accuser toute voix discordante de « haute trahison », mais qui ne cessent, en vérité, de trahir le peuple algérien à travers des malversations diverses et variées qui leur permettent de continuer à spolier l’Algérie et de profiter de la rente au mépris de toute la société.

Ah, l’Algérie nouvelle… elle a décidément de vieux réflexes !

À l’heure où le pouvoir d’Abdelmadjid Tebboune se targue de vouloir « nettoyer » l’État de ses démons passés, voilà qu’une figure bien connue des salons feutrés de la République démocratique et populaire d’Alger qui refait surface sous une lumière peu flatteuse : Hachemi Djiar, ancien wali, ex-ministre, courtisan d’Abdelaziz Bouteflika hier… rallié aux nouveaux cercles du régime aujourd’hui. Lui aussi détient un passeport diplomatique (allez savoir pourquoi) et lui aussi détient un compte bancaire en France (allez savoir comment un fonctionnaire algérien peut-il alimenter un compte en France). Visiblement, Hachemi Djiar a su prendre soin de son avenir. Entre un bradage de littoral et un check-up à Paris, ce globe-trotter du pouvoir ne connaît décidément pas de frontières… sauf celles du bon goût. 

Mais le plus savoureux n’est pas là. On apprend, par une source bien informée au cœur de ce système algérien, que l’ancien ministre, ancien wali (préfet) et toujours serviteur zélé du régime, non pas de l’État, en dépit de la « dignité retrouvée » proclamée par le régime de Tebboune à l’égard de « l’ancienne puissance coloniale », s’y rende fort régulièrement pour, dit-on, effectuer ses bilans de santé dans les cliniques parisiennes les plus cotées.

Nous savons grâce aux bavardages de feu Mohammed Megueddem, jadis sulfureux conseiller à la communication à la présidence que Djiar, du temps où il était wali d’Alger, à la fin des années 1980, avait réalisé, sur inspiration de son ami encombrant, le conseiller à la présidence de l’époque, le bradage en règle de la zone d’extension touristique de Bordj El Kiffan. On croyait Bordj El Kiffan destiné à devenir le Saint-Tropez algérien, on l’a surtout vu transformé en eldorado pour promoteurs peu scrupuleux.

Selon une source au fait des turpitudes du régime, une partie des sommes perçues fut alors versée en espèces dans un hôtel de Monaco, temple discret de la dolce vita, entre autres pour oligarques nord-africains.

Souvenez-vous : à l’époque où Hachemi Djiar trônait en maître en tant que wali d’Alger, toute cette bande littorale, qui aurait pu devenir un fleuron du tourisme algérien, fut cédée à vil prix à des intérêts douteux. Selon une source au fait des turpitudes du régime, une partie des sommes perçues fut alors versée en espèces dans un hôtel de Monaco, temple discret de la dolce vita, entre autres pour oligarques nord-africains, au même Megueddem dont, il est vrai, que le train de vie qu’il menait en France, lors de ses escapades parisiennes ou niçoises, pouvait faire rougir les figures de quelques Républiques bananières. On était alors à la fin des années 1980, période où les valises de cash faisaient la navette entre la baie d’Alger et les salons feutrés du Rocher. Et selon nos sources, le majordome du régime – c’est ainsi qu’on appelait Megueddem à l’époque – avait touché la bagatelle de 1,5 millions de francs français (plus de 220 000 euros). Ce qui n’était pas une modeste somme à l’époque.

Les circuits d’enrichissement parallèle survivent aux présidents et à toutes les révolutions de palais. Quant à nous, simples observateurs, il ne nous reste qu’à espérer que les prochains bilans de santé de l’intéressé lui rappelleront que l’accumulation effrénée a parfois des effets secondaires… même en euros.

Nous aurons l’occasion de revenir sur cette affaire, mais gardons en tête qu’il y a une morale à cette histoire. En Algérie, tout change pour que rien ne change. On recycle les hommes, on repeint les façades du régime, mais les circuits de cash volent toujours aussi bas. Une Algérie nouvelle ? Non, une Algérie en trompe-l’œil. Une mafia succédant à une autre, l’essentiel étant de faire perpétuer pour les gens d’en haut un « amour » intéressé de la France et pour ceux d’en bas une haine dictée de l’ancienne puissance coloniale.

À travers ces trois articles que nous venons de publier, nous avons voulu donner un aperçu sur la réalité de nombreux caciques du régime algérien. Ce travail d’information et de sensibilisation sera complété par un livre, à paraître dans quelques mois, qui abordera, avec exhaustivité, les dessous d’un régime corrompu et corrupteur dont les membres, même lorsqu’ils sont diplômés en Droit, en Économie ou en Sciences politiques, voire énarques, ne savent plus ce que veulent dire des notions tels le trafic d’influence, le blanchiment d’argent, l’abus de pouvoir, les détournements de fonds, etc.

Nous n’allons pas préjuger sur l’origine des fonds des uns et des autres, même s’il est logique de s’interroger sur cette capacité qu’ont beaucoup de responsables algériens à disposer de moyens importants, cependant que leurs revenus sont connus pour être dérisoires une fois convertis en euros. Il n’y a aucun crime de lèse-majesté à réclamer de la transparence de responsables politiques.

Au sujet des comptes bancaires détenus à l’étranger nous aurions pu fournir brutalement une liste pour nourrir le populisme ambiant, mais nous pensions qu’il était important de dissocier le fait que des diplomates comme Mohamed Antar Daoud (ancien ambassadeur d’Algérie en France) dont le compte a été clôturé par une première banque avant d’être accepté par un autre établissement bancaire ou que Rachid Belbaki (ancien consul à Lille, retraité depuis le mois de mai 2025) qui, soi-dit en passant, est père de trois enfants franco-algériens vivant en France, ou encore de ministres ou d’anciens ministres qui n’ont pas vécu en France, à l’instar de Mohamed Meziane (ministre de la communication) ou de certains walis, voire d’anciens hauts fonctionnaires dont les comptes sont domiciliés dans l’Hexagone, de tous ceux qui occupent les plus hautes fonctions, civiles ou militaires, et qui possèdent des avoirs importants en France. Une fois de plus, nous n’allons pas préjuger sur l’origine des fonds des uns et des autres, même s’il est logique de s’interroger sur cette capacité qu’ont beaucoup de responsables algériens à disposer de moyens importants, cependant que leurs revenus sont connus pour être dérisoires une fois convertis en euros. Il n’y a aucun crime de lèse-majesté à réclamer de la transparence de responsables politiques. Tous les États sérieux savent que c’est là un devoir à l’égard des administrés. La transparence ? Voilà un mot blasphématoire qui ne figure décidément pas dans le glossaire de ces chers dirigeants algériens. À commencer par Abdelmadjid Tebboune dont le vocabulaire fleuri peut user de mots divers et variés, mais certainement pas de ceux susceptibles de l’interpeller sur sa gestion du pays ou sur l’origine des biens détenus par sa famille et ses proches, en France, en Turquie ou ailleurs.

Alors un peu de transparence ? Chiche !

M. S.

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