Enquête exclusive – Partie III
Barbouzeries algériennes en France et en Espagne, enlèvement raté à Barcelone : le cas Aboud Hichem
Nous poursuivons les révélations de Mohamed Sifaoui, fruit d’une enquête journalistique de plusieurs mois. Dans le sillage des opérations clandestines menées par les services de renseignement algériens contre certains influenceurs réfugiés à l’étranger, le cas de Hichem Aboud incarne l’une des tentatives les plus audacieuses, et les plus inquiétantes, de l’appareil sécuritaire d’Alger. La Rédaction.
Par Mohamed Sifaoui
Publié le 15 mai 2025

Il a travaillé au sein de la Sécurité militaire et a été été le secrétaire d’un ancien chef de ces services spéciaux.
Aboud Hichem est un personnage trouble. Sa crédibilité a été entachée par plusieurs années d’allers/retours entre proximité avec le régime, certains de ses clans ou critique, avec véhémence, de ce même régime. Personnage excessif et farfelu, qui change d’humeur et de “convictions” en grès des alliances et des inimitiés. Ses anciens collègues au sein de la Sécurité militaire algérienne n’ont pas gardé une image reluisante de cet ancien officier. “Aboud Hichem n’a jamais été fiable, il était très instable” affirme un ancien colonel, aujourd’hui à la retraite. Exagération ? Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il a eu un parcours totalement incohérent. Après avoir travaillé au sein de la Sécurité militaire et après avoir été le secrétaire d’un ancien chef de ces services spéciaux, celui qui se présente aujourd’hui comme “journaliste”, mais qui n’a jamais réalisé le moindre reportage ni la moindre enquête journalistique s’est spécialisé dans l’invective. Après avoir été radié des effectifs, il a participé à la création d’un journal avec l’un de ses anciens patrons, le général Mohamed Betchine. Mais très vite, il est rattrapé par une impulsivité qui va détériorer ses relations avec ce dernier.
Entre 2021 et 2022, il est condamné à plusieurs reprises par un système judiciaire aux ordres, dans un climat de durcissement contre les exilés “qui ouvrent leur bouche”, pour reprendre l’expression du président algérien.
Il fera courir le bruit, alors que l’Algérie est en pleine guerre civile, que les “services veulent l’assassiner”. Il s’exile. Quelques années plus tard, il rédige un livre pour incriminer “les généraux”. Comme à son habitude, tous. Mais le militaire devenu dissident, âgé aujourd’hui de 70 ans, ne va pas rester sur cette ligne. Par une opération dont il a le secret, il se laisse approcher par le clan de Bouteflika en 2017 et il rentre en Algérie dans la foulée alors qu’il est supposé être un “réfugié politique”. Là, il crée deux journaux, l’un en arabe et l’autre en français. Mais l’idylle avec le clan présidentiel durera quelques années seulement. Il quitte l’Algérie avec fracas. Et redevient à nouveau opposant. Celui-ci s’oppose y compris à des opposants. Le style du personnage haut en couleur.
Quoi qu’il en soit, après l’arrivée au pouvoir d’Abdelmadjid Tebboune, il critique, à juste titre, ce dernier. Entre 2021 et 2022, il est condamné à plusieurs reprises par un système judiciaire aux ordres, dans un climat de durcissement contre les exilés “qui ouvrent leur bouche”, pour reprendre l’expression du président algérien. Ces condamnations, politiquement motivée, sont perçues comme des messages de terreur adressés à la diaspora dissidente.
Le 17 octobre 2024, il échappe de peu à une tentative d’enlèvement à Barcelone, orchestrée, selon nos sources espagnoles, par les services algériens. L’opération échoue grâce à l’intervention de la Guardia Civil.
La DGSI, la Direction générale de la sécurité intérieure, avait empêché en 2021 “un projet d’enlèvement” fomenté en France, par un représentant de la DGDSE, la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure (les services algériens).
Que l’on soit d’accord ou pas avec Hichem Aboud, ce qu’il a subi est inacceptable. Cela doit être clairement réaffirmé. Nous le soulignons, car nous entendons trop souvent des opposants algériens marquer une indifférence devant des faits graves qui visent des personnes jugées peu crédibles ou pas sérieuses.
Ceci pour dire que même si nous n’avons pas une haute opinion du personnage, en raison de ces nombreuses frasques, nous allons relater les faits froidement et de la façon la plus précise possible. Nos investigations montrent les faits suivants :
Notons d’abord qu’un rapport des services spécialisés français que nous avons pu consulter précise que la DGSI, la Direction générale de la sécurité intérieure, avait empêché en 2021 “un projet d’enlèvement” fomenté en France, par un représentant de la DGDSE, la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure (les services algériens). Le rapport circonstancié adressé alors aux plus hautes autorités du pays précise que cette tentative de rapt qui devait permettre d’acheminer la cible vers le territoire espagnol était commanditée par le général-major M’henna Djebbar, alors chef de cette structure. En France, les services spécialisés qui surveillent Aboud Hichem estiment que la hargne du régime algérien à son encontre est liée à “l’étroite collaboration” entre le concerné et les services de renseignement intérieur du royaume du Maroc.
Le 17 octobre 2024, il est enlevé à Barcelone, en plein jour, peu après son arrivée sur le sol espagnol. Quatre hommes armés et cagoulés, opérant de manière professionnelle, le forcent à monter dans un véhicule.
Toujours est-il qu’à l’évidence, ce qui a été déjoué une première fois, les Algériens ont voulu le rééditer trois ans plus tard.
En octobre 2024, raconte l’une de nos sources, “Hichem Aboud est invité à se rendre à Barcelone par une jeune femme, une certaine Widad S. qui a réussi à le séduire sur internet”. Il s’agit d’une algérienne établie en Tunisie, proche des services algériens, qui lui a donc tendu un piège après lui avoir fait du charme à distance.
Le 17 octobre 2024, il est enlevé à Barcelone, en plein jour, peu après son arrivée sur le sol espagnol. Quatre hommes armés et cagoulés, opérant de manière professionnelle, le forcent à monter dans un véhicule. L’opération est rapide, planifiée. La victime est transportée de force à travers l’Espagne, sur près de 1 000 kilomètres, jusqu’à la région de Séville, en Andalousie.
Selon nos informations, l’opération avait été lancée, sur ordre de la présidence algérienne, dès l’été 2024 par le général-major Djebbar M’henna et le responsable des opérations anti-subversions le colonel Moad, en l’occurrence Souahi Zerguine.
Nous divulguons cette information, parce qu’elle est contenue dans des notes de synthèses et des rapports d’enquête aussi bien en France qu’en Espagne. De plus, nos sources algériennes nous ont permis de recouper cette information. L’implication du président Abdelmadjid Tebboune et de son actuel Directeur de cabinet – autrefois son conseiller juridique – est clairement établie aux yeux des services de renseignement des deux pays occidentaux.
Qu’est-ce qui permet à ces mêmes services de l’affirmer ? C’est la chaîne de commandement. Ainsi, comme pour l’affaire Amir DZ en France, les enquêteurs espganoles disent détenir un certain nombre d’éléments à propos de l’implication du responsable du Bureau de sécurité – un membre de la DGDSE – au niveau du consulat d’Algérie à Alicante. Il s’agit du colonel Djamel Benkrourou, alias Toufik qui aurait joué un rôle – que nous ne connaissons pas, pour l’instant – dans l’affaire de l’enlèvement d’Aboud Hichem. Son poste officiel est une couverture en réalité puisque cet officier, ancien de la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA), un autre service de renseignement algérien, était à la retraite avant d’être rappelé pour être nommé à la tête du consulat d’Alicante en février 2022. D’ailleurs, comme par hasard, sa mission en Espagne prend fin vendredi 16 mai 2025. Qu’est-ce qui a précipité ce départ ? Serait-ce les questions que nous posons depuis plusieurs mois aux enquêteurs français et espagnols ? Serait-ce l’avancement de l’enquête espagnole ? Un hasard ? Ou véritablement la fin d’une mission de trois ans ?
Les sources convergent vers un mode opératoire identique à celui des tentatives avortées : surveillance, exfiltration préparée, usage d’intermédiaires sous couverture, et volonté manifeste d’intimider voire de neutraliser physiquement l’opposition exilée.
Nous reviendrons sur le cas de cet officier et spécifiquement du consulat d’Alicante car il joue un rôle visiblement important dans les barbouzeries et ce, depuis plusieurs années. Pour rappel, initialement Amir DZ devait être acheminé vers Alicante. C’est en tout cas la conviction des enquêteurs français.
Là aussi, même mode opératoire, Aboud Hichem devait être embarqué sur un yacht à Lebrija si ce n’était l’intervention de la Guardia civil comme relaté dans les précédentes versions. Là aussi, nous devons préciser que c’est le consulat d’Alicante qui gère toute l’opération.
L’objectif, selon les enquêteurs espagnols et français : le faire embarquer probablement à destination de l’Algérie ou d’un point d’exfiltration, afin de le tuer et de le faire disparaître. L’analyse croisée des services français et espagnols est sans ambiguïté : l’opération porte l’empreinte directe de la DGDSE, la direction du renseignement extérieur algérien. Les sources convergent vers un mode opératoire identique à celui des tentatives avortées : surveillance, exfiltration préparée, usage d’intermédiaires sous couverture, et volonté manifeste d’intimider voire de neutraliser physiquement l’opposition exilée.
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