ENQUÊTE EXCLUSIVE – PARTIE I
Barbouzeries algériennes : les opérations secrètes du régime Tebboune en France
L’enquête menée par Mohamed Sifaoui pour Le Journal du Dimanche, révélant les opérations de barbouzerie des services de renseignement algériens sur le territoire français, nous conduit à prolonger ces révélations, tant elles illustrent la réalité opaque et agressive des services spéciaux d’Abdelmadjid Tebboune. Ce travail s’inscrit d’autant plus dans l’urgence que, dès l’annonce de la publication de notre article, un appel anonyme nous a été adressé dans le but manifeste de nous intimider. Qu’on se le dise : rien ni personne ne nous détournera de notre mission d’information, que nous exerçons avec rigueur, indépendance et transparence. Toute tentative de pression ou de harcèlement sera immédiatement portée devant les tribunaux. À bon entendeur. Nous publions aujourd’hui le premier volet d’une série d’articles qui viendront, tout au long de la semaine, révéler les coulisses d’un « Rainbow Warrior algérien » en plein Paris. Ces textes s’appuient sur des documents, des témoignages et des recoupements méticuleux. Ils mettent à jour une offensive insidieuse, orchestrée depuis Alger, contre les opposants exilés en France. La Rédaction
Par Mohamed Sifaoui
Publié le 13 mai 2025

Dès son arrivée au pouvoir, les services français ont noté un changement de comportement des services algériens.
Depuis plusieurs semaines, les relais médiatiques du régime algérien s’agitent frénétiquement. Contre-feux, infox, mobilisation de youtubeurs acquis à la cause du pouvoir : la machine propagandiste tourne à plein régime, galvanisée par un discours belliqueux autour de la « défense de la patrie » prétendument attaquée par « l’extrême droite française », voire par « Bruno Retailleau et ses relais ».
Derrière cette agitation, une coordination bien huilée : celle de la « cellule anti-subversion » de la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure (DGDSE), placée sous l’autorité du colonel Adel Sidane, alias « Waël ». Fils du commandant de la 1re région militaire, il travaille sous les ordres directs du général Rochdi Fethi Moussaoui, dit Sadek, patron du renseignement extérieur. Selon nos informations, ce dernier a passé son week-end à mobiliser les agents traités par son service, influenceurs et apprentis-journalistes compris, pour tenter de discréditer l’enquête parue dans le JDD (éditions du 20 avril et du 11 mai) et plus largement toutes les publications de la presse française.
Nos enquêtes, réalisées en toute indépendance, s’appuient sur des informations croisées depuis plusieurs mois. Elles documentent une politique algérienne désormais totalement décomplexée, qui assume la traque de ses opposants bien au-delà de ses frontières, en violation du droit international et de la souveraineté de pays comme la France.
Une stratégie parallèle est animée, depuis la Présidence algérienne, par une cellule médiatique composée de Kamel Sidi Said, chef de la communication — surnommé en interne le « patron de l’injure présidentielle » , et de deux rédacteurs, Abdelatif Belkaïem (arabophone) et Mounir Boudjemaa (francophone), tous deux chargés de mission. Ensemble, ils orchestrent des campagnes de dénigrement visant à salir la réputation des opposants : articles diffamatoires, attaques sur les réseaux sociaux, relais dans certains médias algériens ou étrangers.
Nos enquêtes, réalisées en toute indépendance, s’appuient sur des informations croisées depuis plusieurs mois. Elles documentent une politique algérienne désormais totalement décomplexée, qui assume la traque de ses opposants bien au-delà de ses frontières, en violation du droit international et de la souveraineté de pays comme la France.
Les faits sont là : l’implication directe du régime algérien dans des opérations clandestines est désormais documentée. Coordonnées par la DGDSE, ces actions bénéficient de l’aval du président Abdelmadjid Tebboune lui-même, comme l’attestent plusieurs notes confidentielles évoquées dans nos deux précédents articles. L’enlèvement manqué d’Amir Boukhors, alias Amir DZ, en avril 2024, les agressions visant le journaliste Abdou Semmar et l’ancien militaire Hichem Aboud, relèvent tous d’un même plan : faire taire les voix critiques par tous les moyens, y compris sur sol étranger.
Cela a commencé par le harcèlement des membres du Hirak, ce mouvement populaire né à la fin du règne de Bouteflika, et dont les élans démocratiques ont été rapidement récupérés par l’armée pour légitimer l’installation d’Abdelmadjid Tebboune au pouvoir. En Algérie, les militants sincères du Hirak ont été muselés ou emprisonnés. À l’étranger, une nouvelle politique de répression s’est mise en place.
Mais pour comprendre la genèse de cette politique agressive, il faut remonter aux premiers mois du mandat de Tebboune. Dès son arrivée au pouvoir, les services français ont noté un changement de comportement des services algériens. Cela a commencé par le harcèlement des membres du Hirak, ce mouvement populaire né à la fin du règne de Bouteflika, et dont les élans démocratiques ont été rapidement récupérés par l’armée pour légitimer l’installation d’Abdelmadjid Tebboune au pouvoir. En Algérie, les militants sincères du Hirak ont été muselés ou emprisonnés. À l’étranger, une nouvelle politique de répression s’est mise en place.
Un incident a marqué un tournant : un agent de la DGDSE, un certain Mourad D., n’a pas hésité à agresser un policier français place de la République lors d’un rassemblement du Hirak, un fait rapporté dans une note adressée à l’époque au ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin.
À partir de là, les services de contre-ingérence français ont relevé un nombre croissant de pressions exercées sur les binationaux franco-algériens, notamment ceux occupant des postes sensibles. Objectif : les contraindre à collaborer avec les services algériens, parfois même contre les intérêts de leur propre pays.
Nous avons recueilli plusieurs témoignages édifiants.
Le premier, que nous appellerons Kamel, est un policier franco-algérien. Fin 2022, il fait la connaissance, par l’intermédiaire d’un ami, d’un « diplomate » algérien répondant au nom d’Aziz. Au fil de rencontres amicales, celui-ci commence à évoquer la possibilité d’obtenir certaines « informations utiles » sur des opposants ou sur des procédures administratives françaises. Très vite, Kamel comprend : on tente de le recruter. Lorsqu’il refuse poliment, les choses s’enveniment. Le ton se fait plus dur, les menaces plus insidieuses. Des allusions sont faites à sa famille restée en Algérie.
Le fonctionnaire, transféré ensuite à Bercy, finit par collaborer. Il livre des données sensibles sur des opposants grâce à l’aide d’une ancienne collègue de l’antenne OFII d’Amiens.
Bouleversé, il se rend au siège de la DGSI à Levallois-Perret, où il est reçu en urgence par les spécialistes de la contre-ingérence. Son témoignage provoque un choc. À l’époque, le colonel Rochdi Fethi Moussaoui – futur général Sadek – est encore en poste à Paris, à la tête du Bureau de sécurité et de liaison.
Autre exemple : celui de Soraya, élue locale, également franco-algérienne. Quelques mois plus tard, elle signale avoir subi des pressions explicites de la part de représentants de l’État algérien : elle devait cesser toute prise de position sur la question berbère ou s’attendre à des « représailles ». Un agent de la DGDSE lui aurait même demandé de faire retirer, dans sa commune, une plaque en hommage au chanteur kabyle Matoub Lounès. Une ingérence d’un cynisme rare.
Enfin, le cas d’un jeune fonctionnaire de l’OFII, recruté par les services algériens avec l’aval du colonel Zakaria, alors chef du Bureau de sécurité et de liaison, muté depuis à Pékin. Le fonctionnaire, transféré ensuite à Bercy, finit par collaborer. Il livre des données sensibles sur des opposants grâce à l’aide d’une ancienne collègue de l’antenne OFII d’Amiens. Ces données seront utilisées dans des opérations de barbouzerie bien plus graves.
La suite au prochain épisode.
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