Salah Goudjil, dernier grognard du FLN… et premier rentier de la République
Le parcours de ce vétéran du FLN, mais aussi ses positions vis-à-vis de la France, illustrent parfaitement la perfidie du régime d’Abdelmadjid Tebboune et plus largement celle d’un pouvoir autoritaire et populiste qui a fait du discours anti-français une ligne de conduite. Propriétaire de biens dans l’Hexagone, il est, d’une certaine manière, la triste caricature de ces caciques qui aiment détester la France tout en y possédant appartements et autres comptes bancaires. Certains ultranationalistes algériens le défendent. Mais connaissent-ils vraiment son parcours. Ayant eu accès à des informations inédites, nous brossons ce portrait inédit d’un personnage en vérité méconnu qui, à 94 ans, était, il y a quelques jours encore Président du Sénat algérien.
Par Mohamed Sifaoui
Publié le 3 juin 2025

Un « résistant » disait Tebboune en parlant de lui. Oui Salah Goudjil aura surtout résisté au temps, à la décence et à la retraite.
Salah Goudjil est né le 14 janvier 1931 à Batna. Il est devenu un personnage emblématique du sérail algérien, grâce au régionalisme, au clientélisme et aux privilèges accordés, non pas à ceux qui se sont engagés pour l’indépendance du pays, comme le clame la légende, mais aux zélés serviteurs de l’armée des frontières qui, dès 1962, a installé un coup d’État permanent pour permettre à une bande mafieuse de faire main basse sur l’Algérie.
À Alger, les morts politiques ont la peau dure. Certains s’accrochent au pouvoir comme une tache d’huile sur un uniforme de parade. Salah Goudjil, 94 ans au compteur « révolutionnaire », en est l’illustration vibrante, ou plutôt vacillante. Officiellement, il fut président du Conseil de la Nation, alias le Sénat algérien, jusqu’en avril dernier. Officieusement, il était surtout le gardien du temple des vieilles lunes, l’imam de la liturgie antifrançaise, l’oracle préféré du régime quand il s’agissait de désigner un ennemi à l’extérieur pour faire oublier les voraces à l’intérieur. Avec son verbe pâteux de vétéran et son patriotisme à géométrie financière, le doyen de la gérontocratie algérienne, détentrice du pouvoir réel, aura passé plus de temps à ressasser le passé qu’à répondre aux questions d’actualité. Normal, dira-t-on, à son âge : il ne voit plus très bien l’avenir. D’ailleurs, même son passé avait été repeint à la sauce du ministère des Moudjahidines pour lui permettre de puiser dans toutes les rentes, surtout mémorielle.
Le 28 février 1959, plusieurs officiers, y compris Lamouri, sont condamnés à mort. Et ils seront exécutés deux semaines plus tard. Certains, comme Salah Goudjil, feront allégeance à Boumediène et seront condamnés à des peines de prison.
Goudjil avait rejoint la Tunisie au milieu des années 1950 pour des raisons strictement commerciales. Il comptait s’associer avec l’un de ses proches pour ouvrir une épicerie dans la région du Kef. Finalement, c’est cette présence, pour des raisons mercantiles, à la frontière algéro-tunisienne qui lui permettra de se rapprocher des planqués du FLN/ALN. Sans qualification aucune, l’ancien facteur était confiné à de petites tâches administratives. Mais en 1959, il est arrêté dans le cadre de l’affaire dite « le complot des colonels », également connue sous le nom d’« affaire Lamouri ». Elle constitue l’un des épisodes les plus marquants de la guerre de libération algérienne et illustre les profondes divisions internes au sein du Front de libération nationale (FLN) et de l’Armée de libération nationale (ALN) quant à la direction politique et militaire de la révolution.
Le colonel Mohamed Lamouri, figure emblématique de la Wilaya I, avait exprimé ouvertement ses critiques envers le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), l’accusant de dérive autoritaire et de marginalisation des cadres de l’intérieur. Il a cherché à organiser une réunion au Kef, en Tunisie, avec d’autres officiers partageant ses préoccupations, dans le but de discuter de la situation. La tentative de Lamouri a été perçue comme une menace directe à son autorité. Informé de la réunion prévue au Kef, le GPRA a sollicité l’intervention des autorités tunisiennes. Le 16 novembre 1958, le colonel Lamouri et ses compagnons, dont Salah Goudjil, ont été arrêtés par la gendarmerie tunisienne. Finalement un tribunal militaire, présidé par le colonel Houari Boumediène, alors chef d’état-major, a été constitué pour juger les accusés. Le 28 février 1959, plusieurs officiers, y compris Lamouri, sont condamnés à mort. Et ils seront exécutés deux semaines plus tard. Certains, comme Salah Goudjil, feront allégeance à Boumediène et seront condamnés à des peines de prison. Ce procès s’inscrivait dans une série d’épurations internes visant à consolider l’autorité de Boumediène sur les différentes factions du mouvement et préparer ainsi le socle d’un pouvoir personnel. Le chef de l’armée des frontières préparait déjà son ascension au sommet du futur État indépendant.
Tour à tour député, ministre, sénateur, président de ceci ou de cela, Goudjil n’a jamais quitté les jupes du pouvoir depuis Boumediène. Mieux : il a survécu à tous les remaniements, toutes les purges, tous les scandales.
Malgré cette condamnation, Salah Goudjil a poursuivi sa carrière politique après l’indépendance du pays. Il a occupé plusieurs postes importants. Sous les apparences de vieil oncle gâteux qui radote sur la guerre de libération, se cache un expert de la reconversion politique. Tour à tour député, ministre, sénateur, président de ceci ou de cela, Goudjil n’a jamais quitté les jupes du pouvoir depuis Boumediène. Mieux : il a survécu à tous les remaniements, toutes les purges, tous les scandales. Une longévité qui laisse songeur… et quelques interrogations notariales.
Car derrière l’éternel drapeau qu’il agite comme un vieux mouchoir taché d’honneur national, l’homme est réputé avoir un goût prononcé pour les commodités de la vie républicaine : biens divers et variés, petits arrangements entre camarades, gestion familiale de la chose publique. Un patriote, oui, mais pas à la cloche de bois. Et surtout pas à ses frais.
D’abord en qualité de sous-préfet, il gravissait les échelons au sein du FLN, en devenant en 1964, inspecteur général au sein du parti unique. Ses contemporains se souviennent du petit fonctionnaire du parti, motte de chique calée sous la lèvre, qui faisait la pluie et le beau temps terrorisant les uns et les autres, et n’hésitant pas à réclamer des contreparties à tous ceux à qui il rendait service. Mais alors qu’il était en pleine ascension, cette caricature du pouvoir autocratique sous Boumediène, se retrouvera mêlé à une sordide affaire de mœurs au début des années 1970. Un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, aujourd’hui décédé, Smaïl Kerdjoudj, à l’époque Directeur général des collectivités locales au ministère de l’Intérieur (1965 – 1975) a été chargé de diriger l’enquête administrative. Ce dernier, qui jouit d’une très bonne réputation, était connu pour sa rigueur morale et sa droiture. À l’issue de l’enquête administrative qu’il a supervisée, il exigea le renvoi de Salah Goudjil devant un tribunal. Mais Boumediène, en bon autocrate, qui avait mis la justice algérienne sous sa tutelle, s’y opposa. Mais Kerdjoudj avait tenu bon et obtint, malgré tout, le renvoi de Salah Goudjil qui fut radié du corps préfectoral « pour insuffisance professionnelle ». Ce dernier connut alors une « traversée du désert » sur le plan politique qui allait quelques années. Mais contre toute-attente, lorsque Chadli Bendjedid arrive au pouvoir, il décide de le réhabiliter. Goudjil est alors nommé ministre des Transports en 1979. Cette nomination provoquera la démission « par principe » du Secrétaire général dudit ministère, un certain Smaïl Kerdjoudj. Le résumé du drame algérien. Les voyous et les cancres accèdent aux plus hautes fonctions, pendant que les hommes de valeur se cachent chez eux et rasent les murs.
Il est donc légitime de s’interroger que ce personnage – il n’est pas le seul – arrive à construire un patrimoine immobilier en France alors qu’il est censé être rémunéré l’équivalent de quelques milliers de francs (ensuite quelques centaines d’euros) dans une monnaie non convertible sur le marché des changes.
Au début des années 1980, sous Chadli Bendjedi, l’Algérie avait initié un projet ambitieux de construction d’un métro à Alger pour répondre à l’urbanisation croissante et aux besoins de mobilité de sa population. Le ministère algérien des Transports, dirigé alors par Goudjil, avait sollicité l’expertise de la Régie Autonome des Transports Parisiens (RATP) pour la réalisation de ce projet. C’est ainsi qu’à partir de 1981, des évaluations préliminaires pour une première ligne de métro ont été présentées au gouvernement algérien. En 1982, la SOFRETU, filiale d’ingénierie de la RATP, a été chargée d’étudier un réseau de trois lignes totalisant 64 km. C’est pendant cette période que Salah Goudjil arrivera à acheter, au comptant, son premier appartement parisien. Malgré la réputation de « vorace » que lui accolent certains observateurs algériens, rien n’indique que celui qui était à l’époque ministre des Transports avait touché des pots de vin de la part de ses interlocuteurs français, mais il est tout de même curieux de constater que celui qui était facteur, ensuite petit épicier issu d’une famille modeste, durant les années 1950, ensuite petit fonctionnaire au courant des années 1960 et 1970, put, alors qu’il était devenu ministre depuis à peine trois ans, acquérir un appartement au cœur de la capitale française. Il est donc légitime de s’interroger que ce personnage – il n’est pas le seul – arrive à construire un patrimoine immobilier en France alors qu’il est censé être rémunéré l’équivalent de quelques milliers de francs (ensuite quelques centaines d’euros) dans une monnaie non convertible sur le marché des changes.
Toujours est-il que l’homme à la motte de chique calée sous la lèvre utilisera cet appartement comme « garçonnière ». D’un autre côté, son ami et ancien collègue, Abderrazak Bouhara, alors ministre de la Santé, l’utilisait, de son côté, lors de chacune de ses escapades privées à Paris. Quelques années plus tard, Salah Goudjil put acquérir un second appartement, occupé aujourd’hui par son fils – Mohamed Goudjil – qui fut installé en France au début de la guerre civile algérienne sur intervention de son influent papa. Naturellement, la France, pour Salah Goudjil est une sorte de « seconde patrie » qu’il déteste, à en croire ses déclarations publiques, mais qu’il dédie, depuis une quarantaine d’années, à ses loisirs. Son rejeton en a fait une terre de résidence.
Il aura fallu une limite d’âge (non écrite, mais murmurée par la junte) pour qu’on le pousse enfin vers la sortie. Et encore ! À l’heure où l’on écrit ces lignes, le patriarche du Sénat conserve toujours un fauteuil honorifique et quelques réseaux très actifs.
Quant aux nombreuses envolées de Goudjil contre la « main étrangère », elles servaient surtout à camoufler les mains bien locales qui s’empiffraient dans les caisses publiques. Pendant que le peuple serrait la ceinture, le Sénat, sous sa houlette, s’agrippait aux privilèges comme un moudjahid à sa pension.
Le comble ? Malgré ses diatribes contre l’ancienne puissance coloniale, Goudjil a tenu à garder quand même quelques habitudes chez les ex-colons. Il aura fallu une limite d’âge (non écrite, mais murmurée par la junte) pour qu’on le pousse enfin vers la sortie. Et encore ! À l’heure où l’on écrit ces lignes, le patriarche du Sénat conserve toujours un fauteuil honorifique et quelques réseaux très actifs.
Un « résistant » disait Tebboune en parlant de lui. Oui Salah Goudjil aura surtout résisté au temps, à la décence et à la retraite.
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