Barbouzeries algériennes – Partie IV

Quand les services de Tebboune orchestrent le chaos migratoire

Nous publions aujourd’hui la dernière partie de l’enquête de Mohamed Sifaoui sur les barbouzeries algériennes en France et en Espagne. Outre les pressions sur les opposants, le harcèlement des influenceurs et les tentatives d’enlèvement, nous apprenons à travers ces révélations que les services algériens organisent également le chaos migratoire pour accroitre leur capacité d’influence en France, mais aussi leur communauté du renseignement. La Rédaction

Par Mohamed Sifaoui

Publié le 16 mai 2025

Quand les services de Tebboune orchestrent le chaos migratoire

Les services de renseignement espagnols, notamment la Guardia Civil et le Centro National de Inteligencia (CNI), ont relevé un pic inédit d’arrivées clandestines sur les côtes de la péninsule ibérique, avec une très forte présence d’Algériens.

Depuis la fin de la pandémie de Covid-19, les services de renseignement espagnols, notamment la Guardia Civil et le Centro National de Inteligencia (CNI), ont relevé un pic inédit d’arrivées clandestines sur les côtes de la péninsule ibérique, avec une très forte présence d’Algériens. Loin d’un phénomène spontané, ces flux seraient, selon les sources sécuritaires espagnoles délibérément encouragés, organisés et instrumentalisés par la DGDSE, le service de renseignement extérieur algérien à l’origine des barbouzeries en France et en Espagne. Objectif : exfiltrer des éléments encombrants, infiltrer des agents et exercer une pression stratégique sur les pays européens, notamment la France.

Pour mener à bien cette politique, entérinée en « haut lieu » selon nos sources, un corridor maritime sous contrôle des services a été mis en place. Selon des sources sécuritaires croisées, la plage de Bousfer, à l’ouest d’Oran, est devenue un point de départ stratégique, à l’écart des circuits de surveillance traditionnels. Cinq villas, donnant sur la plage, gérées par les services de renseignement algériens à travers un réseau de passeurs, sert, d’après nos sources, de base de lancement pour les traversées clandestines.

Les services algériens auraient notamment organisé, depuis 2021, l’exfiltration d’anciens terroristes islamistes, passés par les maquis de l’ex-GIA et du GSPC, aujourd’hui recyclés comme « repentis », lessivés et retournés par les services.

C’est depuis ces lieux sanctuarisés notamment par les services de la Sécurité intérieure, DGSI, dirigés aujourd’hui par le général Abdelkader Haddad, connu sous le sobriquet de Nacer el Djen (le génie) que les fameux Sarii, littéralement « Le rapide », expression qui désigne des zodiacs ou des hors-bords équipés de moteurs de 300 à 500 CV, qui ne transportent guère plus d’une quinzaine de passagers. Ils mettent entre quatre et cinq heures, tout au plus, pour atteindre les côtes espagnoles et la région d’Almeria. Ces embarcations sont réservées aux « profils sensibles », explique notre source, c’est-à-dire à des individus exfiltrés pour des raisons de renseignement ou jugés « toxiques » pour le régime.

D’après nos informations, ce sont le colonel Souahi Zerguine, alias Mouad (DGDSE), et le général Abdelkader Haddad (DGSI) qui coordonnaient depuis Alger ces départs « sécurisés ». Ce sont tous deux des figures centrales des services algériens même si l’énigmatique Mouad a été démis de ses fonctions en octobre 2024. Il demeure influent sur ce sujet et possède de nombreux réseaux même si un autre officier, que nous n’avons pas pu identifier, s’occupe aujourd’hui de cet aspect sous l’autorité du chef de la DGDSE, le général Rochdi Fethi Moussaoui, alias Sadek.

Le consulat d’Alicante, qui a joué un rôle important, on le sait désormais, dans les opérations d’enlèvement de Aboud Hichem et d’Amir DZ, présenté comme une simple annexe diplomatique, est en réalité le deuxième centre opérationnel de la DGDSE en Europe, après Paris. Il est directement impliqué dans la gestion logistique des clandestins.

Selon nos informations, les services algériens auraient notamment organisé, depuis 2021, l’exfiltration d’anciens terroristes islamistes, passés par les maquis de l’ex-GIA et du GSPC, aujourd’hui recyclés comme « repentis », lessivés et retournés par les services. Ces derniers, formés et encadrés par des officiers spécialisés, ont reçu pour mission d’intégrer des filières migratoires, de s’infiltrer dans des réseaux diasporiques ou encore de s’installer en France pour « défendre le pays ». Certains d’entre eux, selon une source sécuritaire, ont reçu des consignes précises pour se présenter comme réfugiés politiques en France, et se mêler aux structures communautaires algériennes à Paris, Marseille, Montpellier ou Lyon.

Le consulat d’Alicante, qui a joué un rôle important, on le sait désormais, dans les opérations d’enlèvement de Aboud Hichem et d’Amir DZ, présenté comme une simple annexe diplomatique, est en réalité le deuxième centre opérationnel de la DGDSE en Europe, après Paris. Il est directement impliqué dans la gestion logistique des clandestins.

Il y a quelques années, c’est ce qu’affirment nos sources espagnoles et algériennes, « sous les ordres de la centrale d’Alger, le colonel Boualem Benaceur, alias Hamza, ex-consul, avait pour mission d’accélérer les procédures de délivrance de passeports d’urgence, y compris à des individus sans pièces d’identité ». Ces documents leur permettaient de se régulariser en France après avoir franchi la frontière depuis l’Espagne.

« En 1830, pour la colonisation, vous nous aviez envoyé vos bagnards de l’Est de la France, maintenant, à notre tour, on vous envoie ce qu’on a de pire. »

Après le rappel soudain puis l’incarcération, pour des motifs obscurs, de l’ancien consul, le colonel Djamel Benkrourou, alias Toufik, a poursuivi cette même politique, désormais jugée comme « non conventionnelle » par les autorités françaises.

Un ancien responsable des services français rappelle : « C’est une copie conforme de ce que fit Fidel Castro depuis les années 1960 : vider les prisons, les hôpitaux psychiatriques et exfiltrer les opposants vers la Floride. Cela permettait à Cuba de se débarrasser des éléments indésirables tout en déstabilisant l’ennemi. » Un autre ancien cadre du renseignement français se souvient d’un échange frappant avec le général Attafi, alors patron de la DDSE, aujourd’hui décédé. Ce dernier lui a déclaré sans détour : « En 1830, pour la colonisation, vous nous aviez envoyé vos bagnards de l’Est de la France, maintenant, à notre tour, on vous envoie ce qu’on a de pire. » C’est dire que ce n’est pas une politique de Tebboune seulement, même si, à l’évidence, il ne cesse de l’amplifier depuis la crise avec la France.

Les individus exfiltrés, selon leur profil, peuvent être mobilisés à tout moment à des fins de renseignement, de déstabilisation communautaire ou de couverture.

Il existe un dispositif à plusieurs niveaux : infiltration, pression, nuisance. Le rôle de la DGDSE ne se limite pas à des opérations d’exfiltration. Il s’agit aussi d’une politique d’influence et d’infiltration à grande échelle. Des associations caritatives en Espagne, notamment dans la région d’Alicante, sont présentées comme humanitaires, sont sous contrôle des services algériens à travers des prête-noms qui se chargent de gérer les Harragas. D’un autre côté, si la traversée est possible, « elle s’effectue dans 90% des cas parce que les garde-côtes algériens ont instruction de ne pas intercepter les départs, notamment ceux liés à des profils « validés » par la centrale d’Alger », souffle un cadre algérien qui a accepté de nous parler anonymement. Les individus exfiltrés, selon leur profil, peuvent être mobilisés à tout moment à des fins de renseignement, de déstabilisation communautaire ou de couverture. Et il ne s’agit ni d’exagération ni de complotisme. Les services agissent dans un cadre validé par le pouvoir politique pour peser sur la France et disposer d’un levier en créant le chaos migratoire.

Malgré les alertes espagnoles, relayées depuis deux ans à Bruxelles, la réponse politique reste timorée. En France, un conseil restreint a été convoqué à l’Élysée, courant mars, pour traiter le cas algérien, à la suite des notes transmises par le Quai d’Orsay et les services spécialisés. À ce jour, aucune décision publique ferme n’a été prise. Mais plusieurs services européens partagent désormais la même lecture à partir de renseignements largement documentés : « Ce n’est plus une immigration incontrôlée. C’est une exportation calculée. »

M. S.

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