Mahsa, Katia et les autres : le vrai sens du 8 mars

Par Kamel Bencheikh

Publié le 8 mars 2026

Mahsa, Katia et les autres : le vrai sens du 8 mars

Katia Bengana, adolescente algérienne de 17 ans, a été assassinée en 1994 par des islamistes parce qu’elle refusait de porter le voile.

Le 8 mars n’est pas une fête. C’est un rappel. Un rappel brutal que, partout sur la planète, être femme peut encore coûter la liberté, la dignité, parfois la vie.

On l’oublie trop facilement dans les sociétés confortables, où les symboles se discutent dans des colloques et sur les plateaux de télévision. Mais ailleurs, ces mêmes symboles s’imposent avec la violence nue des régimes théocratiques ou des fanatismes politiques.

Pensons d’abord à Mahsa Amini.

Cette jeune Iranienne de 22 ans n’a pas été tuée par une fatalité. Elle a été arrêtée par la police des mœurs parce que son foulard était jugé « mal ajusté ». Quelques mèches de cheveux visibles ont suffi pour déclencher l’arbitraire d’un régime obsédé par le contrôle du corps des femmes. Battue, humiliée, elle mourra quelques heures plus tard. Sa mort a soulevé l’Iran entier sous un cri simple et magnifique : Femme, Vie, Liberté.

Pensons aussi à Katia Bengana, adolescente algérienne de 17 ans, assassinée en 1994 par des islamistes parce qu’elle refusait de porter le voile. Dans l’Algérie ensanglantée des années 1990, ce simple refus était devenu un acte de résistance. Katia Bengana marchait tête nue, par choix, par dignité. On l’a abattue pour cela.

Entre ces deux destins, près de trente ans d’écart et pourtant la même logique : punir les femmes qui refusent d’obéir.

Et pendant que nous parlons, en Afghanistan, les femmes vivent sous l’un des systèmes d’oppression les plus radicaux de notre époque. Depuis le retour au pouvoir des talibans en 2021, les Afghanes ont été méthodiquement effacées de la société. Elles ne peuvent plus étudier au-delà du primaire, travailler dans la plupart des secteurs, voyager seules, fréquenter les parcs, les salles de sport, parfois même sortir de chez elles sans être accompagnées. Leur voix, littéralement, doit être dissimulée.

On a inventé pour elles une invisibilité.

Face à cette réalité, le 8 mars devrait être un jour de clarté morale. Un jour où l’on regarde le monde tel qu’il est, sans faux-semblants ni contorsions idéologiques.

Car une étrange inversion s’est produite dans certaines sociétés européennes. Alors que des femmes ailleurs risquent leur vie pour ne pas porter le voile, d’autres en Europe présentent ce même voile comme un symbole d’émancipation. Le même morceau de tissu devient, selon la géographie, soit l’instrument d’une contrainte brutale, soit un emblème de liberté.

Il faut avoir le courage de dire que cette contradiction n’est pas seulement intellectuelle : elle est morale.

Dans les rues de Téhéran, enlever son voile est un acte de défi.

Dans certaines universités occidentales, le défendre est devenu un geste militant.

Mais la question essentielle demeure : qu’arrive-t-il aux femmes qui refusent de le porter là où il est imposé ?

La réponse est tragiquement simple : prison, coups, exclusion, parfois la mort.

On peut défendre la liberté individuelle. On doit même la défendre. Une femme libre doit pouvoir se vêtir comme elle le souhaite. Mais cette liberté n’existe que si le choix inverse est possible sans menace.

Or dans trop d’endroits du monde, ce choix n’existe pas.

Le voile n’est pas qu’un tissu. Dans certains contextes, il est un système. Un système qui sépare, qui hiérarchise, qui rappelle à la femme qu’elle est d’abord un corps à cacher, une tentation à contrôler, une présence à surveiller.

Le 8 mars devrait donc être aussi une journée de lucidité. Une journée pour rappeler que le combat pour les droits des femmes n’est pas terminé et qu’il ne peut pas être sélectif.

On ne peut pas applaudir les femmes qui brûlent leur voile en Iran et, dans le même temps, refuser de voir ce que ce geste signifie.

On ne peut pas invoquer la liberté tout en fermant les yeux sur la pression sociale, religieuse ou familiale qui s’exerce sur tant de jeunes filles.

Et surtout, on ne peut pas oublier celles qui ont payé le prix ultime. Mahsa Amini. Katia Bengana. Et tant d’autres dont les noms ne franchissent jamais les frontières.

Leur souvenir devrait hanter cette journée. Car la véritable solidarité internationale ne consiste pas à relativiser l’oppression, mais à la nommer. À la regarder en face. Et à soutenir celles qui, souvent seules, la combattent.

Le 8 mars n’est pas une célébration. C’est une exigence. Et cette exigence tient en une phrase simple : partout où une femme est contrainte, humiliée ou réduite au silence parce qu’elle est femme, notre silence devient une complicité.

K. B.

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