Le chant des vivants contre la police d’Allah
Sous les toits poussiéreux de Téhéran, un souffle discret transporte les murmures d’une génération qui refuse de s’effacer. Là où d’autres décrivent les peuples avec des chiffres et des chronologies, celui-ci se révèle dans la façon de lever le menton face aux hommes en uniforme, dans la manière de sourire malgré la peur, dans le courage de filmer ce que le pouvoir voudrait cacher. Ce ne sont ni mythes ni abstractions : ce sont des étudiants qui sprintent au milieu des projectiles, des mères qui serrent la douleur entre leurs doigts, des jeunes qui glissent des téléphones sous des pulls pour offrir au monde un fragment de vérité. Tout cela pour un mot simple : VIVRE ! Sans conditions, sans cages, sans tutelle.
Par Kamel Bencheikh
Publié le 16 janvier 2026

Si la République islamique finit par vaciller — et elle vacillera — ce ne sera ni grâce aux drones ni grâce aux stratégies géopolitiques.
Dans les quartiers, les sons surgissent timidement puis se transforment en tonnerre. Ils grimpent sur les balcons, se posent sur les toits, se propagent dans la froideur des nuits. Là où les autorités rêvent de bâillonner chaque syllabe, d’autres créent des chœurs clandestins, des vers improvisés, des accords de guitare étouffés. Même lorsqu’il se maquille en désespoir, le pays a l’odeur des fleurs tenaces et des rues anciennes lavées par le sang et la poussière.
Ce qui se déroule ici n’a rien d’un caprice importé ni d’un choc entre continents. C’est une insurrection intime, enracinée et légitime. On peut forcer le tissu sur les têtes, remplir les cachots, prononcer des sentences expédiées, effacer les dossiers, voler des vies : jamais cela n’a suffi à maintenir une nation prosternée pour l’éternité. Le pouvoir religieux l’a appris trop tard. On ne gouverne pas longtemps contre la respiration, contre le rire, contre l’amour. Dans ces terres, la croyance a toujours suivi ses propres chemins, sans matraque ni sermon. L’État clérical, lui, confond le bonheur avec l’outrage et la justice avec la punition.
Et pourtant, derrière les rideaux tirés des appartements et dans les couloirs des campus, une jeunesse s’est formée avec pour seule certitude : refuser l’étouffement. Elle dévore les écrivains proscrits, apprend des langues étrangères, programme des lignes de code, partage des refrains interdits. Elle connaît la Renaissance comme les réseaux sociaux, Khayyam et Hafez comme la musique alternative, l’architecture romaine comme les chansons virales. Elle a vu qu’ailleurs on respire autrement — et elle aspire simplement à respirer de la même manière, sans être sacrifiée sur l’autel d’un absolutisme religieux.
Ce qui est en train de craquer là-bas dépasse la politique du jour. C’est une fissure dans un édifice qui se voulait éternel. Une rébellion sans chef, sans parti, sans drapeau unique — et c’est précisément cette absence de cible qui fait trembler les gardiens du régime. Car une liberté sans visage est un incendie qui n’offre aucune nuque à trancher.
Face à cette histoire en cours, le reste du monde devrait cesser de se contenter de gestes de convenance ou d’émotions passagères. Il s’agit de soutenir des êtres humains qui nous rappellent ce que nous avons relégué au fond des musées : la dignité ne se négocie pas, la foi ne relève pas du maintien de l’ordre, le droit à aimer et à créer vaut plus que les constitutions de papier. Leur redonner de la puissance, c’est accueillir leurs artistes, protéger leurs exilés, offrir des ponts à leurs chercheurs, renforcer leurs réseaux, aider leurs médias indépendants, et poursuivre l’argent sale des tyrans. Voilà ce qui pèse, bien plus que les discours creux.
Si la République islamique finit par vaciller — et elle vacillera — ce ne sera ni grâce aux drones ni grâce aux stratégies géopolitiques. Ce sera le fait de jeunes femmes qui ont avancé tête nue dans l’avenue, de garçons qui ont rejeté la conscription du fanatisme, de mères qui n’ont jamais cédé. Alors, un matin, le pays retrouvera l’air qu’on lui refusait. Les poètes parleront à voix haute sans censure, les tombes seront visitées sans tremblement, les portraits des morts ne serviront plus à glorifier la guerre mais à raconter le prix de la liberté.
Et peut-être, ce jour-là, le monde se souviendra d’un territoire où l’on surveillait les mèches des femmes et où l’on a fini par libérer la pensée. Que les textes saints et les vers anciens n’avaient pas été destinés à accompagner la matraque, mais à éclairer les nuits épaisses. Qu’un peuple privé d’oxygène a réussi à transformer l’asphyxie en insurrection.
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