Les « Verts » appartiennent au régime et non pas au peuple algérien
Quelques jours avant l’envol pour l’Amérique, les joueurs de l’équipe nationale algérienne ont défilé au palais d’El Mouradia. Tebboune les a reçus, encouragés, photographiés sous les ors de la République. La scène se voulait paternelle, presque familiale. Elle était politique d’un bout à l’autre. Avant même d’avoir touché le ballon sur une pelouse nord-américaine, la sélection avait déjà été convoquée pour servir une cause qui n’est pas la sienne. On pourrait en dire autant d’Emmanuel Macron, qui ne déteste pas, comme ses prédécesseurs, se montrer aux côtés des Bleus un soir de finale. Le football, sport populaire par excellence, est aussi le plus politiquement récupéré qui soit. Reste que la comparaison tourne court. Macron pose à côté d’une équipe, il ne possède pas la Fédération française. À Alger, le pouvoir ne s’invite pas dans le vestiaire : il en détient la clé.
Par Mohamed Sifaoui
Publié le 16 juin 2026

Le pouvoir de Tebboune voudrait que le football lui appartienne comme lui appartiennent les institutions qu’il a vidées de leur substance. Il se trompe d’objet.
Il faut s’arrêter sur un détail que la presse algérienne, tout entière à sa ferveur, se garde bien de relever. L’homme qui préside la Fédération algérienne de football, Walid Sadi, est dans le même temps ministre des Sports du gouvernement Tebboune. Patron de la fédération et membre de l’exécutif. La même main signe les communiqués fédéraux et exécute la feuille de route du pouvoir. Ailleurs, on parlerait de conflit d’intérêts.
En Algérie, c’est l’organigramme. La frontière entre l’institution sportive et l’appareil d’État n’y est pas floue, elle n’existe pas. Quand le président de la FAF multiplie les déclarations pour « encenser » le chef de l’État, remercier les services de sécurité et féliciter les médias publics pour la « mobilisation populaire autour des Verts », il ne parle pas en dirigeant sportif. Il parle en relais d’un régime illégitime qui a compris depuis longtemps ce que le ballon pouvait lui rapporter.
Voilà pourquoi les Verts n’appartiennent pas au peuple algérien. Non que les joueurs aient trahi quoi que ce soit, ils ne sont coupables de rien, mais parce que la structure qui les encadre, les médiatise et les exhibe est la propriété d’un pouvoir qui confond depuis toujours l’État et lui-même. La sélection est devenue un actif du régime, au même rang que la rente gazière ou la télévision unique. On la sort des coffres quand il faut. On la range quand elle dérange.
Encore faut-il que ce pouvoir aille chercher ailleurs ce que les urnes lui refusent. Un président « réélu » en 2024 dans des conditions de participation si contestées que l’autorité électorale a dû corriger ses propres chiffres ne tire aucune légitimité d’un suffrage totalement trafiqué.
Tebboune est à peu près aussi légitime qu’un renard nommé gardien du poulailler. Alors il emprunte une légitimité de rechange, immédiate et chaude, celle du stade. Le maillot vert offre ce que le bulletin de vote lui interdit : une vraie communion nationale, des drapeaux par millions, des larmes de fierté qui ne se discutent pas. Le football devient un plébiscite de substitution. La seule élection que le régime soit certain de gagner, puisqu’il en tient le guichet.
La Casa del Mouradia, l’hymne qui a embrasé le Hirak en 2019, n’est pas sorti d’une rédaction d’opposition, et ce n’est pas davantage le titre d’une série Netflix
C’est là que le bât blesse. La manœuvre se retourne contre ceux qui la conduisent, car le pouvoir algérien a la mémoire courte et il a oublié d’où viennent les chants qu’il rêve de s’approprier. Les gradins algériens ne sont pas une chambre d’enregistrement docile. Ils sont, depuis vingt ans, le seul espace où la parole échappe à la censure, où la jeunesse dit tout haut ce que la rue n’ose plus crier. Posez la question aux ultras de l’USMA ou à ceux du MCA et de la JSK.
La Casa del Mouradia, l’hymne qui a embrasé le Hirak en 2019, n’est pas sorti d’une rédaction d’opposition, et ce n’est pas davantage le titre d’une série Netflix. Ce chant est né sur les travées d’un stade, entonné par des supporters avant de devenir la bande-son d’une insurrection pacifique dirigée contre une autre série, à rallonge celle-là : celle d’un régime prédateur qui a mis l’Algérie en coupe réglée. Tebboune n’en est que l’acteur principal de la sixième saison.
Ce pouvoir connaît si bien le danger des tribunes qu’il a entrepris, depuis le Hirak, de reprendre le football en main : clubs maintenus sous tutelle, jamais vraiment professionnalisés, et rencontres sensibles régulièrement reportées ou jouées à huis clos, officiellement pour cause de violences, accessoirement pour priver de micro un public trop politique. Rien n’y fait. En 2022 encore, à Tizi Ouzou comme à Sétif, les gradins reprenaient « Pouvoir assassin » : on coupe le micro d’un peuple comme on débranche une antenne. Voilà l’aveu que la fête officielle voudrait faire oublier. El Mouradia, justement. Le palais où l’on reçoit aujourd’hui les Verts en grande pompe est le centre névralgique d’où se décrète la médiocrité qui ruine le pays, sa culture comme son économie.
Le régime n’a donc pas saisi le paradoxe qui le piège. La ferveur qu’il veut capter est exactement celle qui l’a fait trembler. À l’été 2019, pendant que Riyad Mahrez soulevait la Coupe d’Afrique au Caire, les Algériens faisaient deux choses à la fois : célébrer leurs joueurs et défiler contre le système. Mêmes cortèges, mêmes voix, même vert. Le pouvoir a cru récupérer la fête. Il n’a gagné qu’un sursis. Aujourd’hui, le même régime espère que cette équipe fabriquera de l’émotion et de la joie, non pour enchanter le pays mais pour l’endormir, et plus encore pour anesthésier sa jeunesse. One, two, three, viva l’Algérie, et Tebboune et les siens pourront continuer à disposer de la nation comme d’un bien de famille. Cette équipe, comme l’Algérie tout entière, n’est à leurs yeux qu’une propriété privée.
Le pouvoir voudrait que le football lui appartienne comme lui appartiennent les institutions qu’il a vidées de leur substance. Il se trompe d’objet
Ajoutez à cela une vérité que le discours officiel répugne à formuler. Cette sélection que l’on brandit comme l’étendard d’une fierté nationale recroquevillée sur elle-même est, pour une large part, un produit de la France honnie. Formés à Clairefontaine et dans les centres hexagonaux, binationaux assumés, nombre de ces internationaux incarnent précisément ce que la propagande du régime passe ses journées à vilipender. Luca Zidane, fils de Zinédine, gardant les buts d’une équipe dont les dirigeants dénoncent chaque matin le « parti colonial » : l’ironie est savoureuse, et les commentateurs d’Alger se gardent bien de la relever. Le banc de touche lui-même est confié à un technicien bosno-suisse, Vladimir Petkovic. La nation que le pouvoir prétend défendre contre l’Occident, c’est un Occident qui la lui fabrique, joueurs et sélectionneur compris. Ce pouvoir qui vilipende généralement l’étranger confie ce qu’il a de plus cher à des étrangers. À commencer par la santé de ses dirigeants. La chose prêterait à rire si ce n’était son côté tragique.
Reste le Mondial. Première participation depuis 2014, douze ans de disette, un groupe relevé face à l’Argentine championne du monde, à l’Autriche et à la Jordanie. Le pouvoir joue gros, et c’est bien pourquoi il joue à double tranchant. Qu’un beau parcours se dessine, et Tebboune se drapera dans le maillot, convertissant chaque but en réussite personnelle et chaque qualification en onction de son règne.
Le scénario est écrit d’avance. Mais qu’une élimination précoce survienne, et la foule qu’on flattait hier réclamera des comptes, parce qu’en Algérie une déception sportive ne reste jamais longtemps sportive. Surtout, le stade est désormais retransmis sur toute la planète. Un chant hostile capté par les caméras de la FIFA, une banderole, un slogan repris en chœur sous les yeux du monde, et l’instrument se retourne d’un coup contre la main qui le tient.
Le pouvoir voudrait que le football lui appartienne comme lui appartiennent les institutions qu’il a vidées de leur substance. Il se trompe d’objet. On peut posséder une fédération, nommer son président, acheter les éloges d’une presse aux ordres. Une ferveur, non. Elle se prête, elle ne se donne pas, et elle se reprend toujours.
Les Verts, au fond, n’appartiennent ni au régime ni tout à fait au peuple. Ils appartiennent à ceux qui remplissent les gradins et qui chantent. Et ces voix-là, le pouvoir d’Alger le sait mieux que quiconque, ne lui ont jamais obéi.
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