Le centre, triangle des Bermudes

La « révolution en marche » de Macron version 2017 promettait une transformation radicale de la vie politique française. « En même temps » de droite et de gauche, Macron s’attaquait à la bipolarisation instituée par la Ve République. Là ou Alain Poher avait échoué en 1969, Macron réussissait à s’imposer et à faire entrer au Parlement une cohorte de nouvelles têtes, recrutées par les RH de Macron, comme on recrute des « collaborateurs » dans une entreprise. S’y adjoignait des transfuges de droite et de gauche, des LR comme Édouard Philippe ou des PS comme Le Drian ou Borne, sans oublier quelques « verts » comme de Rugy. Bayrou qui comparait pourtant Macron à Mammon, finit aussi par se rallier.

Par Denis Collin

Publié le 1 juin 2026

Le centre, triangle des Bermudes

À la veille de 2027, la bataille fait rage entre Attal et Philippe.

Ce rassemblement de néophytes aux dents longues et de vieux crabes spécialistes de la tambouille politicienne n’a dû ses succès qu’à l’effondrement des vieux partis et la crainte du RN, la gauche au grand complet appelant à voter Macron afin de « faire barrage » à Marine Le Pen. Le scénario s’est reproduit en 2022 et 2024, avec à chaque fois un rétrécissement notable de la base électorale du macronisme, pendant que Macron usait, à vitesse accélérée, les ralliés de droite ou du « centre » : Bayrou, Bruno Le Maire, Retailleau.

À la veille de 2027, la bataille fait rage entre Attal et Philippe. Les LR vont tenter leur chance, sans grand espoir de réussite : il faudrait un miracle pour que Retailleau arrive au second tour. Tous ces gens n’ont aucun programme, sinon le maintien perinde ac cadaver dans l’Union européenne, une nouvelle réforme des retraites et de nouveaux coups portés au travail.

Le copinage, le népotisme, les magouilles…

La faiblesse de ce marais centriste et centre droit est la conséquence de deux phénomènes. D’une part, l’insigne nullité de cette classe dirigeante représentant le CSP++, le plus souvent propulsés où ils sont par le copinage, le népotisme, les magouilles … et les accidents, si vite arrivés. Macron lui-même est un concentré de tout cela. Il a eu la chance de rater le concours de l’ENS pour se réfugier à l’ENA. Son parti est composé de traîtres à son image – voir Le traître et le néant, de Gérard Davet et Fabrice Lhomme. Il n’a aucun atome crochu avec la France dans ses profondeurs : « gens qui ne sont rien » ou « Gaulois réfractaires », telle est l’image qu’il a de ses compatriotes. Il n’y a pas de culture française, a-t-il aussi déclaré avant de faire de l’Afrique l’épicentre de la langue française. « Ce type ne nous aime pas » pensent maintenant de nombreux Français. Le mouvement des Gilets Jaunes, réprimé avec une violence inconnue depuis des décennies, a montré sa fragilité. Ses députés, parfois baptisés « playmobiles » n’ont aucune implantation locale sérieuse – sauf en ce qui concerne les ralliés, comme Gérard Collomb ou François Rebsamen.

Malgré son inconsistance, le macronisme n’a pu feindre de dominer la scène politique pendant 10 ans qu’en raison de la faiblesse de ses adversaires. Le gaullisme avait une assise populaire forte que les LR n’ont plus. Les démocrates-chrétiens existaient bien dans l’ouest et dans l’est du pays. Ils se sont aussi dilués dans la modernité. J’ai parlé récemment sur ce site de la « gauche » et de son élimination en cours.

Il ne reste en vérité comme force politique que le RN qui est un parti de droite avec des électeurs de gauche ou venus des vestiges du gaullisme. Sa géographie électorale le montre. L’alliance de Ciotti avec le RN n’est qu’un épiphénomène. Bardella peut toujours prôner l’union des droites contre la ligne Le Pen d’union nationale, la grande majorité des Français reste attachée à la sécurité sociale, au système des retraites par répartition, et à une « juste rémunération » du travail, quand la misère s’étend. Les électeurs RN restent souvent d’accord avec ceux de gauche sur le refus de la tyrannie de l’UE, la défense des services publics, etc.. Autrement dit, les votes ont un lien pour le moins très lâche avec les convictions politiques et sociales des gens ordinaires.

Le gloubi-boulga du « en même temps »

De plus en plus, le jeu politique apparaît comme un théâtre dont on pourrait sans mal se désintéresser. Le prétendu « arc républicain » est un concept creux et plus personne (à l’exception d’une minorité très politisée) ne croit que nous sommes menacés par le fascisme et donc les macronistes et leurs alliés ne pourront guère faire jouer le coup du « barrage au fascisme » comme ils l’ont fait aux dernières élections présidentielles. On sait d’ailleurs que l’Italie n’est pas devenue fasciste avec Giorgia Meloni, que l’AFD allemande dirigée par une lesbienne en couple avec une femme originaire de Ceylan n’est pas un nouveau parti hitlérien, pendant que beaucoup d’ouvriers anglais ont déserté le Labour pour le parti de Nigel Farage. On peut regretter la « banalisation » de ces partis, mais leur succès n’exprime pas la puissance d’une idéologie d’extrême droite et encore moins d’une idéologie fasciste, mais plutôt le dégoût de la vieille classe politique impuissante à résoudre les problèmes des gens, en même temps que l’aspiration à retrouver une communauté nationale protectrice, ce qu’un parti des anywhere, comme le parti macroniste, est bien incapable de leur offrir.

Bref, l’illusion centriste, le gloubi-boulga du « en même temps », va se dissiper. Les clivages qui ont structuré la vie politique française (et européenne) disparaissent. Mais on ne voit pas encore clairement ce qui pourra leur succéder.

D. C.

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