Le Parti socialiste est un astre mort
La crise à la direction du PS, qui aboutit au départ de Boris Vallaud et de ses amis de la direction du parti, n’est qu’un nouvel épisode de la décomposition du Parti socialiste. Des astres déjà morts, continue quelque temps de nous parvenir leur lumière. La comparaison vaut à condition qu’on admette que le PS a, un jour, émis de la lumière… En ce 10 mai, où la ville de Château-Chinon commémore l’élection de François Mitterrand en 1981, on doit jeter un regard en arrière sur les 45 ans qui mènent au délabrement actuel.
Par Denis Collin
Publié le 11 mai 2026

Coupé de ses racines historiques et sociales, le PS est voué à une mort sans doute assez proche.
Car le PS est bien en ruines. Son secrétaire national, Olivier Faure a été désavoué par la majorité de l’appareil. La « droite », c’est-à-dire Hollande, Cazeneuve ou Delga n’en fait qu’à sa tête. Vallaud a pu sauver la tête de Faure au dernier congrès, mais ce n’était que reculer pour mieux sauter. La ligne de Faure est erratique et Faure ne s’est jamais distingué pour la radicalité de ses positions politiques, mais il a tenté, par deux fois (2022 et 2024), de sauver ce qui pouvait l’être en acceptant l’alliance avec les autres forces (si on ose dire) de gauche et avec LFI.
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Depuis la chute de Barnier, c’est sous son égide que le PS est devenu, sans le dire, un des piliers du macronisme, empêchant que le gouvernement de Lecornu ne soit renversé par une motion de censure. Les municipales n’ont pas été bonnes pour le parti qui a perdu quelques villes importantes, même s’il a conservé Paris et Marseille. Brest, Tulle, Clermont-Ferrand, Limoge et quelques autres bastions historiques sont tombés sans que l’alliance avec LFI ait montré son efficacité. Dans le Pas-de-Calais, le bassin minier continue de tomber dans l’escarcelle du RN. Carcassonne et Castres basculent aussi dans le camp du RN… Là où il était « chez lui » (Nord-Pas de Calais ou Sud-Ouest) le PS est plus que menacé. Le « socialisme municipal » se désagrège et PS va bientôt rejoindre le parti radical dans le cimetière des partis disparus.
La crise de la direction du PS a éclaté au moment où il vient de présenter son nouveau programme rédigé sous la direction de Chloé Ridel, un programme qui tourne le dos à la « social-démocratie » (on ne sait pas bien ce qu’ils entendent par-là), promet des mesures sociales fortes et veut réguler les marchés mondiaux. Les auteurs de ce texte savent eux-mêmes que c’est du baratin, qu’il est impossible de réguler les marchés mondiaux et que, tant que la France est dans l’UE, elle est à peu près impuissante.
De son côté, Boris Vallaud vient de publier un livre à prétentions théoriques, Nos vies ne sont pas des marchandises. Manifeste pour la démarchandisation (Seuil), un livre qui reprend même quelques couplets (du moins la mélodie) du vieux PS dénonçant le capitalisme. Mais dans le domaine des discours radicaux, les performances de Mitterrand restent imbattables. Et surtout Vallaud évite les questions qui fâchent, c’est-à-dire l’Union européenne, l’insécurité et l’immigration. Ces tentatives pathétiques pour redonner un lustre « gauche » au PS ne mèneront nulle part. L’appareil peut perdurer un certain temps, comme le canard à qui on a coupé la tête peut courir un petit moment.
Le mitterrandisme est l’enterrement en grande pompe du vieux socialisme réformiste attaché à la classe ouvrière
Il faut comprendre que tout cela s’est joué depuis longtemps. Le PS s’est reconstruit, après mai 1968 et la cuisante défaite de Gaston Deferre à la présidentielle de 1969, en surfant les idées contestataires et en s’appuyant sur ses relais syndicaux, la CFDT, FO et la FEN, en donnant aussi la caution aux nouveaux mouvements sociétaux (féministes, gays, etc.) et aux écolos adversaires du nucléaire – alors que les dirigeants du PS n’avaient nulle intention de se passer du nucléaire.
Manœuvrier redoutable, Mitterrand jouait sur les deux tableaux, soutenant alternativement et parfois simultanément les novateurs (rocardiens, CFDTistes, européistes fanatiques de tous poils) et les vieux sociaux-démocrates laïques et républicains et réticents face à l’intégration européenne. Chevènement et Delors sont dans le même bateau, mais c’est Chevènement qui tombe à l’eau. La duplicité de toute cette affaire a été mise en lumière avec brio par Aquilino Morelle dans L’opium des élites.
Passées les heures de la grande illusion – le 10 mai fut bien « juste une illusion », pour reprendre le titre d’un film à voir ces jours-ci – commença l’opération vérité. Fin de l’échelle mobile des salaires, austérité, liquidation de la sidérurgie – « nous faisons le sale boulot », disait Laurent Fabius – réhabilitation de « la France qui gagne » (du fric), Tapie et Yves Montand qui crient « vive la crise », bref la décennie horrible. Mais Mitterrand aura fait passer l’acte unique, le grand marché européen et le référendum de Maastricht en bon champion de l’européisme.
Les socialistes larguaient les amarres : le congrès de La Défense en 1991 l’indique clairement : « le capitalisme borne notre horizon ». Ce congrès extraordinaire visait à redéfinir l’identité du PS après la chute du mur de Berlin et l’effondrement des régimes communistes en Europe de l’Est. Il marquait l’abandon définitif de toute référence à une « rupture avec le capitalisme », un concept hérité du congrès fondateur d’Épinay en 1971. Le texte programmatique adopté à ce congrès soutient que, désormais, il va falloir évoluer dans le contexte d’un capitalisme mondialisé. La messe est dite !
Le mitterrandisme est l’enterrement en grande pompe du vieux socialisme réformiste attaché à la classe ouvrière. Remarquons que cette année 1991 fut riche : au congrès de Bologne, le PCI abandonna son appellation et ce qui reste de communiste pour devenir un parti démocrate de gauche, dont le dernier avatar, résultat d’une fusion avec une fraction de la démocratie chrétienne est le PD qui a présidé à la disparition à peu près complète de la gauche italienne, jadis si puissante. Chloé Ridel et Boris Vallaud peuvent écrire tous les textes qu’ils veulent, ils s’inscrivent dans ce mouvement inexorable.
Dans le « paysage politique », personne, pour l’heure ne peut prendre la relève.
Coupé de ses racines historiques et sociales, le PS est voué à une mort sans doute assez proche. La grande masse des « gens ordinaires » (pour reprendre le concept de Christophe Guilluy) s’est détournée de la gauche et désormais a rejoint le camp des abstentionnistes et du vote RN. Symbolique, Frédéric Weber, figure syndicale importante lors de la lutte contre la fermeture des hauts-fourneaux d’ArcelorMittal à Florange en 2012, d’abord été membre de la CFDT avant de rejoindre Force Ouvrière (FO), est devenu député RN : Il a été élu député de la troisième circonscription de Meurthe-et-Moselle lors des élections législatives anticipées de juillet 2024 sous l’étiquette RN. Le maire d’Hayange, quant à lui, est un ancien de la CGT. Comment expliquer cette transformation radicale ? Tout simplement par le fait que les classes populaires sont les premières victimes du capitalisme mondialisé.
Les pays à bas coût du travail volent le travail des ouvriers les mieux payés, les plus syndiqués, les plus engagés dans les luttes (c’est le cas de la métallurgie détruite par la politique de l’UE). Quand ils protestent, que leur répond la gauche ? Elle leur fait des leçons de morale sur l’ouverture à l’autre… Si les classes populaires se sont détournées de la gauche pour se tourner souvent vers le RN, ce n’est pas qu’elles soient devenues racistes.
Toutes les études et l’expérience que peuvent faire les plus anciens comme l’auteur de ces lignes montrent que le racisme ordinaire est moins général, moins prégnant que dans les années 1960-1970 où des militants socialistes ou communistes n’hésitaient pas à tenir des propos injurieux envers les « bougnoules ». Non, le fond de l’affaire est un refus de la mondialisation et de ses effets délétères. « On est chez nous », cela veut dire « nous voulons rester maîtres de notre destin et continuer de vivre comme nous le voulons ». Depuis quand serait-il devenu réactionnaire que de vouloir être maître chez soi ? Les privilégiés qui sont chez eux partout ne comprennent pas ceux qui veulent simplement être chez eux chez eux !
Ajoutons que le remplacement des « Arabes » par les « musulmans » fait naître une nouvelle crainte, celle de la domination d’une religion étrangère qui se propose d’éradiquer ou de soumettre la vieille culture populaire française. Or le « cosmopolitisme » des socialistes, leurs bavardages multiculturalistes les dressent de plein fouet contre les légitimes réactions populaires. Le succès de l’opération commerciale du « Canon français » et la réaction débile ou provocatrice du recteur de la Mosquée de Paris ont mis tout cela en lumière. Ce monsieur, dont l’indépendance à l’égard du gouvernement algérien est bien, déclare qu’un repas de viande de porc est discriminatoire. Les paysans qui tuent encore le cochon et en font une fête conviviale ne peuvent que se sentir agressés. Il y a, qu’on le veuille ou non, un « choc des civilisations » qui nous touche directement. Parce que la gauche ne le comprend pas, parce qu’elle vit sur une autre planète, elle est incapable d(y répondre, de relever le drapeau de la patrie et la fierté d’être Français.
La crise du PS découle de raisons profondes, économiques, sociales et culturelles, de fractures qui menacent de disloquer le pays lui-même. Le succès au moins médiatique d’un personnage aussi nul que Jordan Bardella n’est possible que par le vide créé par la décomposition de la vieille gauche et de son pilier qu’est le PS. Dans le « paysage politique », personne, pour l’heure ne peut prendre la relève. Mélenchon, qui semblait avoir compris quelque chose en 2017, est tombé du côté obscur de la force et rebaptise la mondialisation « créolisation », c’est-à-dire qu’il continue en réalité sur les mêmes fondements que le PS. Un nouveau populisme, celui né de la sécession des gens ordinaires, pourrait seul offrir une alternative. Mais comme dit, l’Évangile, commençons par laisser les morts enterrer les morts.
Bibliographie
Collin, D. et Cotta, J., L’illusion plurielle. Pourquoi la gauche n’est plus la gauche, JC Lattès, 2001
Collin, D., Après la gauche, éditions Perspectives Libres, 2018
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