Retrouver Boualem Sansal
J’ai refermé La Légende avec une émotion que je n’éprouve pas souvent devant un livre. Sans doute parce qu’il ne s’agit pas seulement d’un livre. Il s’agit de Boualem Sansal. Il s’agit d’un ami. Il s’agit d’un homme que l’on a voulu faire taire et qui répond, une fois encore, par l’écriture.
Par Kamel Bencheikh
Publié le 3 juin 2026

Boualem Sansal raconte sans se plaindre. C'est peut-être ce qui bouleverse le plus. À aucun moment il ne demande la compassion.
Pendant de longs mois, nous avons vécu avec cette inquiétude au ventre. Chaque matin apportait son lot de rumeurs, d’espoirs, de déceptions. Chaque information venant d’Algérie était scrutée avec anxiété. Derrière les communiqués, les déclarations officielles et les analyses géopolitiques, il y avait une réalité beaucoup plus simple : un homme était enfermé. Un homme libre. Un écrivain. Un homme dont le seul véritable tort était de penser par lui-même.
Aujourd’hui, il est revenu. Affaibli, éprouvé, marqué dans sa chair et dans son esprit. Mais il est revenu avec ce qu’aucune prison n’a réussi à lui enlever, sa voix. C’est cette voix que l’on retrouve dans La Légende. Une voix familière. Une voix que ceux qui connaissent Boualem Sansal reconnaîtront immédiatement. Cette manière de mêler la colère et l’humour. Cette lucidité sans concession. Cette façon de regarder le monde sans jamais céder au mensonge confortable.
On a beaucoup parlé, avant même sa publication, des polémiques entourant ce livre. Les querelles éditoriales, les ruptures, les prises de position. Tout cela a occupé les conversations. À la lecture, cela paraît finalement bien secondaire. Car le cœur du livre est ailleurs. Il est dans l’expérience d’un homme confronté à l’arbitraire. Il est dans le récit minutieux de ce que produit la prison lorsqu’elle devient un instrument politique. Il est dans ces journées interminables où le temps cesse d’avancer normalement. Il est dans cette solitude que seuls connaissent ceux auxquels on cherche à retirer jusqu’à leur qualité d’homme libre.
Boualem Sansal raconte sans se plaindre. C’est peut-être ce qui bouleverse le plus. À aucun moment il ne demande la compassion. À aucun moment il ne cherche à susciter la pitié. Il raconte simplement ce qu’il a vu, ce qu’il a vécu, ce qu’il a ressenti. Et cette simplicité donne au récit une force remarquable. On découvre l’univers carcéral de Koléa, ses règles absurdes, ses humiliations quotidiennes, ses violences parfois invisibles. On découvre aussi la fragilité des corps, l’épuisement, la maladie qui s’installe, les nuits sans sommeil et cette sensation terrible de dépendre entièrement de décisions prises ailleurs. Mais on découvre également quelque chose de plus inattendu. La solidarité. La fraternité. L’humanité qui survit malgré tout. Boualem parle des détenus avec une tendresse qui m’a profondément touché.
Dans cet univers où tout pousse à la méfiance, il continue à voir des hommes avant de voir des prisonniers. Il continue à chercher les étincelles de dignité là où beaucoup ne verraient que des ruines. C’est sans doute parce qu’il a toujours porté ce regard-là sur les autres. Depuis des années, ceux qui le connaissent comme je le connais savent que derrière l’intellectuel, derrière le polémiste parfois caricaturé, il y a un homme d’une immense générosité. Un homme attentif aux autres. Un homme qui écoute. Un homme qui doute aussi. Cette humanité traverse tout le livre. Et puis il y a ce mot qui donne son titre à l’ouvrage : la légende.
Dans la prison, les détenus lui attribuent ce surnom. Je l’ai lu comme un hommage involontaire. Non pas parce que Boualem se prendrait pour une légende, ce serait même tout le contraire de son tempérament. Mais parce que, dans les moments difficiles, les hommes ont besoin de symboles. Ils ont besoin de croire que certains refusent de plier. Ils ont besoin de voir que la liberté peut encore avoir un visage.
Au fil des pages, cette « légende » devient une forme d’énergie morale. Quelque chose qui aide à tenir. Quelque chose qui empêche le désespoir de gagner tout à fait. Certains passages ont une résonance particulière pour moi. Je pense évidemment à tous ceux qui se sont mobilisés pour sa libération. J’éprouve une vraie émotion, et même une certaine fierté, lorsque je repense à cette aventure humaine. Avec des amis, j’ai eu la chance de participer à la création du Comité de soutien à Boualem Sansal. Nous ne savions pas combien de temps durerait ce combat. Nous ignorions même parfois si nous serions entendus. Mais nous savions une chose : l’abandon n’était pas une option. Alors nous avons continué. Parce qu’un écrivain emprisonné pour ses idées n’est jamais seulement l’affaire d’un homme. C’est l’affaire de tous ceux qui croient encore à la liberté. Voir aujourd’hui Boualem évoquer cette mobilisation est pour moi une source de joie profonde. Non pas une satisfaction personnelle, mais le sentiment qu’une chaîne de fidélité s’est maintenue malgré les épreuves. J’ai dit l’autre jour à Boualem que nous étions un groupe d’amis et qu’il a réussi à faire de ce groupe d’amis une famille soudée.
Le livre montre également combien la prison laisse des traces. On ne sort pas indemne d’une telle expérience. Certaines blessures ne se voient pas. Certaines portes restent fermées longtemps après l’ouverture des cellules. On sent parfois, entre les lignes, que Boualem continue de dialoguer avec cette année volée de sa vie. Comme si une partie de lui était restée derrière les murs. Comme si l’écriture elle-même servait à récupérer ce qui lui a été arraché. Et pourtant, malgré la fatigue, malgré les cicatrices, malgré les désillusions, ce livre n’est jamais un livre de renoncement. C’est un livre de fidélité. Fidélité à la vérité. Fidélité à la liberté. Fidélité à l’Algérie aussi, même lorsque celle-ci le blesse. Car c’est là, peut-être, ce qui distingue Boualem Sansal de beaucoup d’autres. Il critique son pays parce qu’il l’aime. Il refuse le mensonge parce qu’il respecte son peuple. Il combat l’obscurantisme parce qu’il croit profondément à l’intelligence humaine. Cette fidélité-là traverse toute son œuvre. Elle traverse aussi La Légende.
Et lorsque l’on referme le livre, on ne pense plus aux polémiques, aux éditeurs, aux querelles du moment. On pense simplement à un homme. À un grand ami retrouvé. À un immense écrivain qui a traversé l’épreuve. À une magnifique voix qui nous avait manqué. Et l’on se dit que certaines victoires ne se mesurent pas en chiffres, en ventes ou en articles de presse. Elles se mesurent à une chose beaucoup plus rare. La présence. BOUALEM EST LÀ. Il écrit. Et c’est déjà une immense victoire.
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