Boualem Sansal, héritier des Lumières lapidé par la gauche

Par Jean-Baptiste Chikhi-Budjeia

Publié le 4 mai 2026

Boualem Sansal, héritier des Lumières lapidé par la gauche

Les principes de la France républicaine, Boualem Sansal en est un héraut de longue date

« Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un enthousiaste ; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique. […] » Ainsi Voltaire définissait-il le fanatisme en 1764, dans son Dictionnaire philosophique. La justesse et la précision du propos lui confèrent une dimension intemporelle, lui octroient, malheureusement, une actualité brûlante.

Le point de convergence des Lumières, au milieu des disparités qui courent d’un philosophe à l’autre tout au long du XVIIIe siècle, est probablement le combat contre le fanatisme religieux. Ce combat, qui porte son corollaire, la libre pensée, « la raison raisonnante » en empruntant au grand historien Daniel Roche, fut aux fondements de la démocratie, bien que Voltaire lui-même ne fut pas démocrate. Ces deux versants, le combat pour la liberté de penser et contre le fanatisme religieux, sont intrinsèques aux principes de la France républicaine et de l’œuvre de Boualem Sansal.

Les principes de la France républicaine, Boualem Sansal en est un héraut de longue date et l’incarcération arbitraire qu’il subit dans les geôles des despotes d’Alger, ont parachevé d’en faire un héros. Boualem Sansal s’inscrit dans cet héritage des Lumières et de la Révolution française. Nous savons depuis longtemps que les partisans du libéralisme politique le lui reconnaissent et nous avons été nombreux à souligner, à maintes reprises, que la Gauche devrait se réjouir qu’il les incarnât si bien.

Elle aurait dû s’en réjouir parce qu’elle est, non exclusivement bien-sûr, dépositaire des « Lumières radicales », mais parce que de surcroît, faisant aux uns et aux autres, à longueur d’émissions, des procès malhonnêtes en racisme, elle pouvait brandir Sansal comme égérie d’un héritage libéral, laïque, « révolutionnaire », Sansal qui, de l’autre côté de la Méditerranée, a embrassé il y a bien longtemps déjà l’universalité des principes, des idéaux de la France. Il est une illustration spectaculaire de la puissance politique et philosophique de notre République. Et si celle-ci n’est pas organique et génétique, elle est charnelle et spirituelle, elle est philosophique et politique.

Néanmoins, Sansal brandi par la gauche comme symbole de la liberté, victime de la tyrannie, est-ce bien ce qui se passa ? Non. De longue date encore, Boualem Sansal est conspué par la gauche. Puis, tandis qu’il croupissait dans les geôles de ceux qui, au Sud de la Méditerranée, oppressent leur peuple, les intellectuels amoureux de la liberté, les militants kabyles, les artistes impertinents, Sansal était « extrême-droitisé » en France par des figures de la gauche jusque sur les plateaux et les studios du service public audiovisuel, livrant au passage un alibi aux partisans les plus caricaturaux d’une privatisation tous azimuts.

Boualem Sansal s’inscrit dans cet héritage des Lumières et de la Révolution française

Nous avons été nombreux à souligner, à maintes reprises, que la gauche française, du moins une part très importante de celle-ci, ce serait oublier de ceux qu’elle désigne « racisés » – quel mot horrible – que lorsque ces derniers répondent aux stéréotypes de l’intégriste musulman, de l’éternel mineur prétendument opprimé, d’un individu à ce point enfiévré de superstitions archaïques qu’il serait incapable de rationalité, de raison critique, en somme, incapable d’être un Citoyen à part entière. Cet « orientalisme » new age ne serait-il pas du racisme ?

Boualem Sansal, un otage franco-algérien libéré par l’entremise du gouvernement allemand ; le silence assourdissant, alors, de ceux qui l’avaient conspué auparavant, ne fut que de courte durée. À se demander si la gauche, aujourd’hui, n’applaudirait pas des deux mains l’incarcération de Diderot à Vincennes en 1749, du fait de sa Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, jugée blasphématoire… Mais ce serait oublié que pour la gauche du XXIe siècle ou les rieurs de France Inter, il est islamophobe de dire « l’islam c’est de la merde […] votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul[1] », mais très progressiste de chanter « Jésus est pédé[2] ».

Relevons d’ailleurs que Boualem Sansal ne s’est pas livré à la critique de l’islam en ces termes et que son refus de distinguer entre islam et islamisme est une position intellectuelle tout à fait défendable. Il nous aurait simplement paru évident que dans la République française, constitutionnellement laïque, la condamnation des lettres de cachet fût unanime en 2025 ou 2026, un préalable dans le camp démocrate. Au retour de l’écrivain dans la patrie de Montesquieu et de Diderot, pas d’exaltation, du moins, pas dans le « bloc des gauches »… 

Il faut croire que l’ensemble de ces calomnies, de ces insultes, de ces trahisons de nos idéaux et de nos principes, ne suffisait pas. Effectivement, le 17 mars dernier, Boualem Sansal a annoncé quitter « Gallimard pour Grasset en raison d’une ‘divergence’ née pendant sa ‘détention en Algérie’ », selon Le Figaro[3]. Au vu de ce que l’homme a traversé, au vu de la stratégie adoptée du prétendu « apaisement » dont l’histoire a, en maintes circonstances, montré que son efficacité était très discutable, ne pouvait-on comprendre le désir de l’écrivain, son sentiment d’avoir été trahi ? Ne pouvait-on même s’y attendre ? Toujours est-il que l’homme s’en est expliqué et, cessons les tartufferies, le choix d’un changement d’éditeur n’est pas une révolution dans la République des Lettres. 

La cabale indigne qui frappe Boualem Sansal dépasse largement le cas de l’écrivain.

 Le prétexte était trop beau pour cette gauche anti-Lumières, cette gauche de la moraline qui, une fois encore, a conspué, fascisé, extrême-droitisé Boualem Sansal. Cette Gauche, à rebours de son héritage, de ses combats et victoires historiques, aime tellement se définir en « anti » (capitalisme, racisme, sionisme, impérialisme – sauf, pour partie d’entre elle, s’il est chinois ou russe –, etc.) qu’elle ne mobilise plus au-delà d’une bobocratie encaviardée, privilégiée, et de marginaux aigris. S’étant coupée du peuple, elle est dans les choux et la prochaine étape pourrait consister à rejoindre LFI dans le caniveau. Revenons-en à la question qui nous préoccupe : l’acharnement contre Boualem Sansal, le harcèlement sadique. Et l’on devrait s’étonner que cet homme qui n’a eu de cesse de déclarer son amour à la France, à sa langue, à ses idéaux, soit excédé ?! N’était-il pas naturel qu’il déclarât, le 25 avril dernier, « La France, c’est fini pour moi[4] ». L’Homme honnête ne peut que se rendre à cette conclusion : le masochisme a ses limites.

Avant de conclure, sommes-nous autorisés à demander si ceux qui crachent leur fiel dans le dos de Boualem Sansal s’indignassent que Kamel Daoud, prix Goncourt 2024 pour son roman Houris, fut condamné par le même régime tyrannique algérien, justement au titre de son prix Goncourt[5] ? Non, évidemment non, mais surtout, n’y voyez pas malice, la coïncidence est purement fortuite.

Kamel Daoud l’a confié à Alexandre Devecchio, et voilà notre boucle bouclée : « J’ai l’impression qu’on me reproche de ne pas être un ‘bon arabe[6]’ ».

La cabale indigne qui frappe Boualem Sansal dépasse largement le cas de l’écrivain. Elle est l’illustration spectaculaire que toute critique de l’islam est assimilée à l’extrême-droite, que toute attaque de la religion est associée à une forme de blasphème qui serait de facto reconnu comme tel. La gauche française est complètement enfiévrée du puritanisme et du mysticisme anglo-saxons. Pis, elle a créé une prison sociale, une assignation à résidence ethnico-religieuse pour ceux d’entre nous dont les racines plongeant au sud de la Méditerranée ont déclaré leur amour à la France et entendent poursuivre le combat des Lumières et de la Révolution française.

Aussi, nous revendiquons le droit de souscrire au raisonnement de l’Abbé Meslier sans être traité de fasciste : « Pesez bien les raisons qu’il y a de croire ou de ne pas croire, ce que votre religion vous enseigne, et vous oblige si absolument de croire. Je m’assure que si vous suivez bien les lumières naturelles de votre esprit, vous verrez au moins aussi bien, et aussi certainement que moi, que toutes les religions du monde ne sont que des inventions humaines, et que tout ce que votre religion vous enseigne, et vous oblige de croire, comme surnaturel et divin, n’est dans le fond qu’erreur, que mensonge, qu’illusion et imposture[7]. »

[1] Mila citée par Valentine Arama, in Affaire Mila : retour sur dix jours de polémiques, Le Point, 29 janvier 2020.

[2] Frédéric Fromet, in Par Jupiter, France Inter, 10 janvier 2020.

[3] https://www.lefigaro.fr/livres/sansal-quitte-gallimard-pour-grasset-en-raison-d-une-divergence-nee-pendant-sa-detention-en-algerie-20260317

[4] https://www.tf1info.fr/international/videos/video-la-france-c-est-fini-pour-moi-declare-l-ecrivain-boualem-sansal-59314-2438083.html

[5] https://www.lefigaro.fr/livres/la-double-peine-de-kamel-daoud-condamne-en-algerie-le-prix-goncourt-ne-retournera-jamais-dans-son-pays-natal-20260422

[6] https://www.lefigaro.fr/vox/societe/les-confidences-de-kamel-daoud-au-figaro-en-algerie-je-suis-un-traitre-en-france-un-mauvais-arabe-20250512

[7] Jean Meslier, Mémoire des pensées et des sentiments de Jean Meslier, prêtre, curé d’Étrépigny et de Balaives, sur une partie des erreurs et des abus de la conduite et du gouvernement des hommes où l’on voit des démonstrations claires et évidentes de la vanité et de la fausseté de toutes les divinités et de toutes les religions du monde pour être adressé à ses paroissiens après sa mort, et pour leur servir de témoignage de vérité à eux, et à tous leurs semblables, 1725.

J. B. C. B.

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