Pourquoi toute cette boue autour de Boualem Sansal ?
Par Lina Murr Nehmé
Publié le 2 mai 2026

"La vraie raison du départ de Boualem Sansal, c’est le refus, par Gallimard, de publier le récit de son emprisonnement avant que les choses aient été oubliées."
© Rupture
Dans ma naïveté, j’ai cru que Boualem Sansal ne pouvait être qu’admiré, pour sa phrase ciselée et superbe – je ne me lasse pas de lire certains de ses passages pour me laisser happer par les sons que les mots font dans ma tête, en me demandant – moi si timide en écriture – comment il ose aller si hardiment, et comment il réussit à écrire si beau. J’ai dit à son ami Jean-Marie Laclavetine quand il était son éditeur : « Mais quelle beauté, cette phrase ! » Il a renchéri avec passion, se plaignant de ce que les gens ne savaient ou ne voulaient pas apprécier cette beauté de la phrase de Boualem Sansal.
J’ai été surprise des ragots qui ont circulé récemment. Pour défendre des principes, des droits de l’homme, Boualem Sansal a renoncé à sa sécurité physique, et a pris le risque de perdre sa lucrative carrière dans l’administration algérienne. Comptez combien d’argent perdu ça fait sur des années ! Tout ça, pour être maintenant accusé d’avoir été acheté pour un chèque d’un million de dollars ! Dites-moi qui peut être rendu fou par un chèque d’un million de dollars, si tant est qu’un tel chèque a bien existé. C’est pourtant bizarre : les cent soixante-dix auteurs qui ont signé la pétition pour annoncer leur départ de chez Grasset savent qu’on ne débauche pas un écrivain en lui payant, comme avance sur droits, ce qu’il aurait gagné en droits d’auteur pour un livre qui a toutes les chances de vendre autant ou davantage que son principal best-seller, «2084». Après 27 ans de livres publiés et d’amitié, il en aurait fallu bien plus.
Pourquoi cela les dérange-t-il que l’écrivain reçoive une telle avance sur droits, au moment où il a besoin de s’acheter une maison puisqu’il n’a pas de logement en France ? (Cet achat prouve qu’il ne veut pas quitter la France comme il a dit dans un moment où il n’en pouvait plus.)
Et ils sont choqués parce qu’un appartement a été prêté au couple Sansal en attendant qu’il finisse d’aménager cette maison. Mais vous tous, auteurs qui avez signé la pétition, vous avez des logements, et en bon état, comme vous les voulez. Vous ne dormez pas à la rue en attendant qu’ils soient rénovés. Et vous en avez contre un ex-prisonnier dont le tiers du temps se passe en traitement pour le cancer, alors que, comme tous ceux qui sortent d’un long séjour en prison à l’âge de quatre-vingts ans, est paumé depuis il goûte à la liberté, et il lui faut le temps de s’habituer? Et en attendant, où aller chercher un appartement à louer ? Est-ce qu’en France, on vous loue un appartement quand vous êtes une personne âgée sans ressources fixes et sans retraite ? Non, j’en sais quelque chose. Et quand vous rentrez chez vous le soir, vous vous déchaussez et vous étendez vos pieds en disant : «Enfin, je suis chez moi!» Vous prenez une douche.
Bizarre que vous ne pensiez pas qu’un réfugié politique octogénaire qui est arrivé en Europe avec les habits qu’il avait sur lui en prison, aimerait faire comme vous, et ne plus être logé comme un pauvre, chez l’habitant. Depuis longtemps, Boualem m’a dit qu’il ne s’attardait pas à Paris parce qu’il ne voulait pas gêner Antoine Gallimard qui tenait à l’héberger et à le recevoir à sa table. Après des mois passés dans le domaine de la maison d’édition à se regarder en chiens de faïence, lui et les maîtres des lieux, ne croyez-vous pas que cet homme puisse avoir envie d’aller quelque part où il serait seul avec sa femme ?
Pourquoi a-t-il quitté Gallimard?
La vraie raison du départ de Boualem Sansal, c’est le refus, par Gallimard, de publier le récit de son emprisonnement avant que les choses aient été oubliées – probablement pour ménager l’Algérie qui avait dû mettre cette condition. Boualem ne pensait pas du tout changer d’éditeur, comme le prouve sa déclaration à la presse, selon laquelle il était plus sage que le récit de son emprisonnement ne sorte pas avant un an, le temps que les choses se tassent.
Mais il voulait revenir en Algérie pour voir le président Tebboune et lui demander pourquoi il lui avait fait cela, et pour lui réclamer son portable où se trouvait son prochain livre, déjà écrit. La réponse de Tebboune, ou plutôt des généraux qui possédaient le vrai pouvoir, fut de désactiver son passeport algérien.
À partir de là, il ne lui restait plus, pensait-il, que d’intenter un procès. Et pour cela, il fallait raconter son histoire. Son livre, donc, aurait été écrit tout en rédigeant les éléments de son assignation. Gallimard ne voulant pas de ce livre pour le moment, il partirait chez Grasset qui avait accepté de le publier son livre avant l’année suivante.
C’est alors que les foudres de Jupiter se sont déchaînées. On a accusé Boualem d’avoir viré à droite, on a accusé Bolloré qui a viré Olivier Nora, de jouer les despotes et de vouloir influencer l’édition, et j’en passe.
Les raisons pour lesquelles Olivier Nora a été licencié étaient surtout financières, et aucun patron de gauche ne dira qu’il n’aurait pas opéré de licenciement dans ce cas. Une maison d’édition, qu’elle s’appelle Gallimard, Grasset ou Hachette, a pour but de publier, et ne peut donc pas être une entreprise caritative si elle veut continuer d’exister.
La maison d’édition Grasset avait un chiffre d’affaires de 16,5 millions d’euros en 2024, et il était descendu à 12 millions en 2025. Le résultat opérationnel, qui était de 1,2 million d’euros en 2024, avait diminué de moitié pour n’être plus que 0,6 million en 2025. Entre-temps, la rémunération annuelle que se donnait Olivier Nora était passée de 830 000 euros à 1,017 million d’euros. Ce salaire, payé par Hachette, n’était facturée que pour moitié à Grasset, améliorant ainsi les charges apparentes de Grasset.
Tous ces gens se disant de gauche et critiquant le licenciement de Nora, trouvaient-ils normal que le directeur d’une maison qui perd de l’argent s’octroie un salaire d’un million d’euros? Ou peut-être ne l’ont-ils pas appris? Ce serait vraiment dommage, car certains des signataires sont des auteurs de valeur. On ne comprend pas qu’ils aient signé une telle pétition, sans vouloir retirer leur signature, une fois les chiffres publiés. Car auraient-ils fait cela si l’acheteur de Grasset avait été le banquier d’affaires Matthieu Pigasse, jumeau de Bolloré en matière de finances et d’idéologie, mais étant de gauche?
Pourquoi la politique s’est-elle mêlée de cette affaire, alors que Boualem n’a jamais fait de politique ? Il a même refusé d’intervenir dans des festivals électoraux en 2022 à la demande de politiciens de droite, pour ne pas être récupéré politiquement. Il ne pouvait pas empêcher des gens politisés de le récupérer, mais ce n’est pas parce qu’on est interviewé par un média de droite qu’on est de droite. D’ailleurs, à l’origine, Boualem Sansal combattant les religions et défendant les pauvres, était considéré comme gauchiste. Une autrice française m’a dit il y a quelques mois: «Nous sommes de gauche, donc nous aimons Boualem Sansal.»
Qu’était-il arrivé pour renverser ainsi les valeurs et lancer à Boualem le coup de poignard dans le dos – l’accusation de «faire le jeu de la droite» étant considéré, en France, comme étant l’arme absolue pour tuer la réputation d’une personnalité publique?
Heureusement, Manuel Valls, homme de gauche s’il en est, a pris récemment la défense et a publié une tribune dont je ne reproduis que ce petit paragraphe pour pousser le lecteur à aller la lire en entier:
« Boualem Sansal est un grand écrivain – et cela, aucune manœuvre rhétorique n’y changera rien. Il est l’héritier de cette longue tradition qui va de Voltaire à Camus, qui met la liberté de conscience au-dessus de toutes les appartenances, qui refuse que la littérature soit assignée à un camp, une ethnie ou une idéologie. Défendre Sansal ne signifie pas souscrire à chacune de ses positions. Cela signifie refuser qu’un écrivain soit jugé, harcelé, emprisonné pour ce qu’il a écrit – et refuser, avec la même force, qu’on tente de le liquider une seconde fois par l’opprobre et le mépris littéraire. »
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