Boualem Sansal : la « Légende » contre le mythe
Par Marc Hellebroeck
Publié le 3 mai 2026

Boualem Sansal était immortel avant même que d’être académicien.
© Rupture
Il est vieux, il est vrai ; mais aux âmes bien nées
La valeur ne compte pas le nombre des années (1).
Un mythe est un récit imaginaire et fabuleux avec une portée qui se veut symbolique. Institutionnalisé en religion, ledit mythe prend alors une dimension cosmogonique et sacrée : il crée un ou des dieux à vénérer (de gré ou de force), il impose sa version surnaturelle et intangible de l’origine du monde et il pose des règles dogmatiques qui déterminent le comportement des hommes en société.
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En revanche, à l’origine d’une légende, il peut y avoir des évènements et des personnages réels, qui ont été ensuite transformés et magnifiés par la mémoire collective. Ainsi, si Roland le Preux n’a certainement pas existé tel qu’il est décrit dans la chanson de geste à sa gloire, il y avait bel et bien un comte franc dénommé Hruodland, qui est mort au combat en 778, quand l’arrière-garde de Charles 1er(futur Charlemagne) a été décimée à la bataille de Roncevaux.
Une légende met en scène un ou des héros exemplaires et c’est pourquoi elle présente souvent une dimension morale et pédagogique : Roland incarnant la bravoure et la loyauté, tout chevalier digne de ce nom devait donc s’efforcer de lui ressembler.
Un héros français
Il faut parfois des siècles pour qu’une légende se forge et se diffuse parmi la population. Les héros qui en sont la source ne sont plus alors qu’os et poussière. Sauf que Boualem Sansal, en ce qui le concerne, est déjà une légende de son vivant ! L’écrivain étant par ailleurs modeste, il convient de préciser que cette qualification élogieuse ne vient pas de lui, mais de ses codétenus dans les geôles algériennes.
Dans les récits légendaires, plus le héros est seul et (apparemment) faible et plus ses ennemis sont nombreux et puissants, plus l’histoire est belle et plus les exploits dudit héros ont valeur d’exemple. Ainsi, Boualem Sansal n’a pas la force d’Hercule ou l’invulnérabilité d’Achille et il n’a sans doute pas reçu l’éducation militaire d’un chevalier franc, comme Roland. Pourtant, c’est un héros. C’est un héros parce que malade, il persiste dans son engagement contre ce culte de la mort qu’est l’islamisme ; c’est un héros parce qu’octogénaire, il a tenu tête à la junte algérienne.
A cet égard et selon les critères du président de la République française, faudrait-il croire que Boualem Sansal est l’un de ces « mabouls » qui « veulent se fâcher avec l’Algérie » (2) (3) ? Quoi qu’il en soit, si, dans l’Antiquité gréco-romaine, les Champs-Élysées (ou plus simplement l’Élysée) étaient considérés comme le lieu qui abritait les héros défunts, il est certain qu’aucun héros ne surgira de l’Élysée actuel pour délivrer le journaliste Christophe Gleizes, toujours arbitrairement détenu en Algérie. Dans les légendes, il y a un héros, mais il y a quelquefois un Ganelon…
L’épopée littéraire et politique de Boualem Sansal le place aux côtés des plus grands héros de l’Histoire de France, de ces héros qui ont réussi l’impossible : Sansal, c’est Jeanne d’Arc, une bergère encore adolescente qui va néanmoins réussir à « bouter » les envahisseurs anglais hors du royaume de France (4) ; Sansal, c’est Lucie Aubrac, simple enseignante, qui, enceinte et les armes à la main en pleine rue, va libérer son époux Raymond, prisonnier des gestapistes de Klaus Barbie ; Sansal, c’est de Gaulle, général alors inconnu, qui, seul et alors que la France vaincue et désemparée s’en remet aux mains des traîtres pétainistes, lance l’Appel du 18 juin 1940 et fonde la Résistance.
Doublement immortel !
Boualem Sansal était immortel avant même que d’être académicien. En effet, les mythes et même les dieux finissent par mourir, tandis que la mémoire des héros légendaires perdure indéfiniment. Qui prie encore aujourd’hui Osiris, Baal, Zeus ou Odin, alors qu’on consacre toujours des films, des livres et des bandes dessinées à Ulysse, au roi Arthur et à Charles de Gaulle ?
Sansal la Légende, menacé par les partisans du mythe islamiste, c’est l’héritage des Lumières contre l’obscurantisme religieux, c’est la Raison contre la superstition.
Sansal la Légende, insulté par les islamo-gauchistes, c’est la République contre le totalitarisme, c’est la nouvelle Résistance contre la collaboration résurgente.
Sansal la Légende, tel Voltaire sortant de la Bastille, continue imperturbablement à se dresser face aux fanatiques religieux et politiques dont la cervelle est bouffée aux mythes.
Sansal la Légende écrit seul des livres sains quand d’autres ne lisent qu’un seul livre saint.
Sansal la Légende est un saint laïque opposé aux malsains archaïques.
Boualem de Bergerac
Il était une foi qui ravageait les cœurs,
qui engendrait des guerres et fabriquait des tueurs.
Il était une foi qui créait la terreur,
qui tranchait les artères et riait de l’horreur.
Il était une fois un grand français de cœur ;
tous, nous étions ses frères et nous étions ses sœurs.
Il était une fois un vieil homme, un auteur ;
enfanté des Lumières, il était la Lueur.
Il était une fois un écrivain sans peur ;
pour la France, sa mère, il se fit donc bretteur.
Il était une fois Sansal littérateur ;
sa plume, une rapière ; ses mots, des éclaireurs.
Il n’avait pas de foi, était libre-penseur ;
il devint légendaire, antidote aux censeurs.
Puisqu’on évoque des héros, il y a indiscutablement du Cyrano de Bergerac chez Boualem Sansal, un Cyrano qui aurait troqué l’épée contre la plume.
Tel le héros de Rostand, qu’on retrouve vieillissant et blessé à la fin de la pièce, Sansal se bat ; il se bat, il se bat contre le « Mensonge », les « Compromis », les « Préjugés », les « Lâchetés » et la « Bêtise » !
« Que dites-vous ?… C’est inutile ?… (il) le sait !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! »
Cyrano écrivait pour Roxane, Boualem écrit pour Marianne, chacun des deux aimant sa « précieuse » d’un amour inconditionnel.
Ceux qui pensent que Boualem Sansal est seulement un romancier n’ont qu’un aperçu incomplet de la réalité. Quant à ceux qui voient en lui un militant engagé à l’extrême droite, ils se trompent et je les plains, car, même s’ils sont exaspérants, il faut faire cet effort de toujours plaindre les imbéciles.
Le natif de Theniet El Had, en Algérie, ne se contente pas d’être un écrivain français de stature internationale et il n’est certainement pas un « facho », il est aussi le dernier des Cadets de Gascogne !
(1) On me pardonnera cette adaptation de Corneille …
(2) “Les mabouls qui veulent se fâcher avec l’Algérie” : Emmanuel Macron fustige le Padhue, un “système qui marche sur la tête” – La Montagne
(3) L’utilisation du mot « maboul », dont l’étymologie est arabe, relève-t-elle du hasard ou bien veut-elle montrer une forme de déférence, voire de soumission, à l’égard d’un pays qui embastille des ressortissants français ?
(4) Pourquoi la gauche a-t-elle abandonné la figure tutélaire de Jeanne d’Arc à la droite de la droite ? Une jeune femme, issue du Tiers-État, réussissant là où les très virilistes chevaliers étaient en échec, que fallait-il de plus pour construire une sorte de Marianne pré-républicaine et pour faire la promotion du féminisme ?
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