Ils ont tué le poète Tahar Djaout

Le 26 mai 1993, ils ont tenté d’éteindre une voix qu’ils ne supportaient plus d’entendre. Ce jour-là, ils ont tiré sur mon ami Tahar Djaout. Pas dans l’ombre, pas au détour d’une ruelle, mais en pleine rue, devant sa maison, comme pour envoyer un message à tous ceux qui refusaient de se taire. Deux balles dans la tête pour punir un homme dont le seul crime était d’écrire avec lucidité, courage et liberté.

Par Kamel Bencheikh

Publié le 26 mai 2026

Ils ont tué le poète Tahar Djaout

Tahar Djaout avec Kamel Bencheikh. Je revois encore Tahar, sa dignité tranquille, son intelligence sans arrogance, sa manière de parler de l’Algérie avec douleur mais sans haine.

© Rupture

Je revois encore Tahar, sa dignité tranquille, son intelligence sans arrogance, sa manière de parler de l’Algérie avec douleur mais sans haine. Il croyait aux mots. Il croyait qu’un écrivain devait rester debout, même quand la peur envahissait tout. C’est précisément pour cela qu’ils l’ont choisi. Parce qu’un texte honnête leur faisait plus peur qu’une arme.

Ce matin-là, à Baïnem, il sort de chez lui et rejoint sa voiture sans imaginer qu’on l’attend déjà. Un homme s’avance vers lui, frappe à la vitre, puis tire presque à bout portant. Tahar s’effondre. Les assassins repartent. Comme si la vie d’un écrivain ne valait rien. Comme si tuer un homme de pensée pouvait devenir un acte banal.

Il agonisera plusieurs jours avant de mourir à l’hôpital. Et pendant ce temps-là, le pays continue d’avancer dans le vacarme des mensonges, des calculs politiques et des lâchetés officielles.

Quelques jours plus tard, un individu présenté comme membre du commando apparaît à la télévision algérienne. Il parle d’une fatwa, d’un ordre venu du GIA. Le crime est revendiqué publiquement. Les responsables sont connus. Pourtant, plus de trente ans après, aucune véritable justice n’a été rendue. Aucun compte sérieux n’a été demandé. L’assassinat de Tahar Djaout a été rangé dans les archives sales de la décennie noire, avec cette volonté obscène d’effacer les responsabilités derrière des slogans de la réconciliation.

Ce qui me révolte encore davantage, c’est cette hypocrisie permanente. L’État trouve toujours le temps de poursuivre des écrivains, de surveiller des journalistes, d’intimider ceux qui parlent trop franchement de cette époque, mais il demeure incapable de traquer avec la même énergie ceux qui ont assassiné Tahar. En Algérie, on semble parfois considérer qu’un livre libre est plus dangereux qu’un revolver.

Ils ont tué mon ami. Puis ils ont voulu tuer sa mémoire. Mais Tahar Djaout continue de vivre dans ses textes, dans son courage et dans tous ceux qui refusent encore de courber l’échine devant les fanatiques, les lâches et les fossoyeurs de vérité.

K. B.

La rédaction vous conseille

Envie de lire tous les articles ?

Débloquez immédiatement tous les articles. Sans engagement.

Abonnement

Débloquez immédiatement tous les articles.

Je m'abonne

Newsletter

Recevez chaque semaine les titres à la Une

Inscrivez-vous
Activer les notifications OK Non