Tahar Djaout, l’homme qui écrivait pour que l’obscurité ne règne pas

« Ce qui est effrayant chez cette nouvelle génération de dévots zélés, c'est sa négation même de toute joie, son refus de toute opinion différente, son rêve de soumettre le monde aux rigueurs d'un dogme inflexible. » Tahar Djaout, Les Vigiles

Par Kamel Bencheikh

Publié le 2 juin 2025

Tahar Djaout, l’homme qui écrivait pour que l’obscurité ne règne pas

Tahar Djaout avec Kamel Bencheikh, amis, frères d’encre et de feu.

© Photo Rupture

Il y a des blessures que le temps n’efface pas. Il y a des absences qui deviennent des présences quotidiennes, douloureuses et obstinées. Tahar Djaout est de celles-là. Il était mon ami, mon frère d’encre et de feu, rencontré à l’aube de nos dix-huit ans à Alger lors de mon premier récital à la salle El Mouggar. C’était à une époque où l’Algérie rêvait encore debout, même si déjà, les ombres rôdaient.

Il n’était pas seulement écrivain, poète ou journaliste. Il était un veilleur. Il écrivait pour éveiller, pour alerter, pour désobéir. Il savait, très tôt, que les forces de l’obscur se nourrissaient du vide, de l’ignorance et de la peur. Et il s’est donné pour tâche de leur barrer la route, avec ses seuls mots, sa seule vérité, sa plume pour toute armure.

Tahar n’a jamais cédé. Ni à la tentation du silence, ni à celle du compromis. Il croyait en la lumière, en la langue, en la dignité de penser librement. Dans un pays où les mots pouvaient devenir des armes ou des tombeaux, il les maniait avec précision, avec élégance, avec cette détermination tranquille des hommes debout. Il n’était pas seulement écrivain, poète ou journaliste. Il était un veilleur. Il écrivait pour éveiller, pour alerter, pour désobéir. Il savait, très tôt, que les forces de l’obscur se nourrissaient du vide, de l’ignorance et de la peur. Et il s’est donné pour tâche de leur barrer la route, avec ses seuls mots, sa seule vérité, sa plume pour toute armure.

L’attentat du 26 mai 1993 n’a pas seulement visé un homme. Il a visé une idée. Celle d’une Algérie ouverte, moderne, libre, une Algérie qui n’aurait pas à choisir entre le sabre et le Coran, entre le silence ou la soumission. Une semaine plus tard, le 2 juin, Tahar s’éteignait, laissant derrière lui un peuple en deuil et des bourreaux qui, aujourd’hui encore, pensent avoir gagné. Mais ils se trompent. Car on n’éteint pas la lumière en abattant un corps. On n’efface pas un combat en assassinant un nom. Chaque jour, dans chaque livre librement écrit, dans chaque parole levée contre l’obscurantisme, Tahar revient. Il respire dans les refus, il grandit dans les colères, il s’épanouit dans les résistances.

Tahar a compris que le combat n’était pas à différer. Que les masques étaient tombés. Et il a écrit. Encore et encore. Dans la presse, dans ses romans, dans ses poèmes. Il a écrit contre les intégristes, contre les lâchetés politiques, contre les clergés de la haine. Et il l’a payé de sa vie.

Notre amitié est née dans l’étincelle des premières lectures partagées, dans les longues conversations où nous tentions de comprendre notre pays, ce qu’il espérait, ce qu’il redoutait, ce qu’il pouvait devenir. Nous avions dix-huit ans, la rage douce de ceux qui veulent changer le monde, l’Algérie comme horizon. Puis, très vite, Tahar a compris que le combat n’était pas à différer. Que les masques étaient tombés. Et il a écrit. Encore et encore. Dans la presse, dans ses romans, dans ses poèmes. Il a écrit contre les intégristes, contre les lâchetés politiques, contre les clergés de la haine. Et il l’a payé de sa vie.

Je me souviens de son regard, calme et ferme, de sa voix posée, de sa lucidité sans faille. Il savait ce qu’il risquait. Mais il n’avait pas le choix. Ceux qui se taisent quand l’ombre avance sont déjà complices. Lui avait choisi le camp des vivants. Même si les vivants meurent jeunes quand ils dérangent les ténèbres.

Pour ceux qui l’ont aimé, connu, lu, Tahar Djaout n’est pas mort. Il est debout, au bord de chaque phrase libre. Il vit dans chaque refus d’obéir à l’ignorance. Il nous accompagne. Et il nous oblige.

L’Algérie a perdu l’un de ses meilleurs fils. Et depuis, elle cherche encore, parfois à tâtons, cette voix qui osait dire non, cette voix qui disait « nous », cette voix qui rappelait que penser, c’est résister.

Mais pour ceux qui l’ont aimé, connu, lu, Tahar Djaout n’est pas mort. Il est debout, au bord de chaque phrase libre. Il vit dans chaque refus d’obéir à l’ignorance. Il nous accompagne. Et il nous oblige.

K. B.

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