Le marquis de Sade à la Bastille

Par Jean-Paul Brighelli

Publié le 14 juillet 2026

Le marquis de Sade à la Bastille

Sade avait été déménagé le 3, manu militari, et incarcéré dans le couvent des frères de la Charité à Charenton — chez les fous.

Quand le peuple monta à l’assaut de la Bastille, le 14 juillet 1789, il n’y trouva que six prisonniers — dont deux déments. Le plus célèbre des détenus, avait tenté, le 2 juillet, d’ameuter la foule en hurlant, à travers les barreaux de sa geôle de la Sixième Bertaudière (le sixième étage de la tour Bertaudière), des imprécations qu’il pensait propres à fédérer les rumeurs d’émeute qui montaient déjà de la rue. « On égorge, on assassine des prisonniers à la Bastille… » Des affirmations très exagérées, Monsieur de Launay, le gouverneur de la terrible prison royale, étant plutôt du genre accommodant : ce qui ne lui valut aucune indulgence de la part de la foule, qui douze jours plus tard l’égorgea avant de le décapiter et de promener sa tête au bout d‘une pique, en ce 14 juillet de glorieuse mémoire.

Sade avait été déménagé le 3, manu militari, et incarcéré dans le couvent des frères de la Charité à Charenton — chez les fous. Déménagement impromptu et brutal, qui obligea le prisonnier à laisser derrière lui son linge, sa bibliothèque (600 volumes dispersés lors de l’assaut final) et surtout les divers manuscrits, plus ou moins incomplets, rédigés depuis huit ans qu’il croupissait là. En particulier le texte des Cent vingt journées de Sodome — beau titre et beau programme — , rédigé d’une écriture microscopique, recto verso, sur des feuilles de 12 centimètres collées les unes aux autres en une bande de 12,10 mètres, susceptible d’être roulée dans un étui d’os que l’on dissimule dans son rectum : pourquoi croyez-vous que lorsque vous êtes incarcéré, on vous déshabille, on vous somme de vous plier en deux et de tousser ? Ce type d’étuis’appelle le plan

Madame de Sade avait bien tenté de récupérer les affaires de son mari — emprisonné par lettre de cachet à sa demande. Mais devant le nombre et la violence des émeutiers, elle recula et abandonna les effets du marquis à leur sort. 

L’étui, dissimulé entre deux pierres de la chambre qu’habitait Sade à la Bastille, est déniché par hasard, au moment du démantèlement de la forteresse, par un certain Arnoux Saint-Maximin, l’un des émeutiers, qui l’offre au marquis de Villeneuve-Trans. La famille de l’aristocrate le revend en 1900 à un amateur allemand, et c’est un autre Allemand, le psychiatre Iwan Bloch, qui l’édite en 1904. Enfin, Maurice Heine, œuvrant pour le vicomte de Noailles, le rachète en 1929. Il appartient aujourd’hui à un collectionneur privé genevois, et ne réapparaît qu’à de rares occasions — ainsi une exposition à la vieille Bibliothèque Nationale, rue Royale, il y a quelques années.

Rappelons que c’est ce roman très difficile à lire, tant l’horreur y est constante, qui inspira à Pasolini Salо́, un film difficile à regarder, tant l’horreur…

Sade avait écrit en trente-sept jours, en 1785, dans l’inconfort de sa prison, cette œuvre qui allait bien plus loin, dans la critique, que la mise à sac de la vieille prison royale en grande partie désaffectée. Parce que ce qu’il y décrit, ce ne sont pas les excès d’un régime absolu, mais le fait que tout pouvoir tend vers l’absolutisme, la république comme la royauté : le 14 juillet 1789 prétendait abolir l’arbitraire, et a mis en place, avec la Terreur, un arbitraire bien plus sidérant. 

Une preuve ? Voici une anecdote historique que Sade aurait adoré. Lors des massacres de Nantes, ces noyades de masse organisées entre novembre 1793 et février 1794 par le délégué de la Nation, Jean-Baptiste Carrier, cet aimable garçon, avant de les faire périr dans le fleuve selon le principe des « baptêmes républicains » qu’il appelait lui-même « déportation verticale », livrait durant la nuit précédente les plus jeunes et jolies de ses prisonnières, aristocrates et religieuses, à de solides soldats noirs venus d’Haïti, où la Révolution avait exporté les principes de la liberté. Un auteur de bande dessinée érotique, Kovacq, en a tiré quelques belles pages dans l’intéressante histoire de Diane de Grand Lieu (2003 et 2004, chez IPM).

Tout pouvoir, exercé au nom d’un souverain, d’un tyran ou du peuple, tend à s’exacerber et à outrepasser les limites : l’affaire Jeffrey Epstein, et tant d’autres, sont les produits de la démocratie, et non ses dérives. Tout pouvoir porte en lui sa propre corruption. Le 14 juillet, fin de l’arbitraire royal, a inauguré l’arbitraire démocratique. Tout petit chef use de son bon plaisir à son niveau pour distiller des promotions canapé. Tout grand chef utilise le sien pour organiser une corruption générale — et célébrer le 14 juillet

J. P. B.

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