Ukraine-Russie : un conflit sans fin ?

Commençons par le plus simple : « l’opération spéciale » lancée par Poutine en février 2022 est une faute contre le droit international. La Russie, en 1991, a reconnu et l’indépendance et les frontières de la république d’Ukraine. L’issue de cette guerre est des plus incertaines. Bien que l’armée ukrainienne ait montré sa capacité de frapper sévèrement la Russie (avec l’aide des satellites et des techniciens de l’OTAN), elle n’est pas parvenue à faire reculer les Russes qui, de leur côté, ont beaucoup de mal à avancer. Il faudrait aller vers la paix et, donc, que toutes les puissances cessent de jeter de l’huile sur le feu.

Par Denis Collin

Publié le 29 juin 2026

Ukraine-Russie : un conflit sans fin ?

Il faudrait aller vers la paix et, donc, que toutes les puissances cessent de jeter de l’huile sur le feu.

Le conflit entre la Russie et l’Ukraine est dans sa cinquième année de guerre ouverte, sans doute plus si on fait remonter les choses au coup d’État de Maïdan et à la prise du pouvoir par les éléments les plus antirusses à Kiev. Ce conflit a été et reste le prétexte à des prises de position plus définitives les unes que les autres. Les partisans les plus inconditionnels du pouvoir de Kiev professent une russophobie sans nuances, demandent le boycott non seulement des dirigeants russes actuels, mais aussi celui des artistes morts depuis un siècle. Ils n’ont pas procédé à l’épuration des bibliothèques des œuvres de Tolstoï et Dostoïevki, mais peu s’en faut !

De l’autre côté, les défenseurs de la Russie assimilent brutalement les Ukrainiens au bataillon Azov et à ses ancêtres de l’organisation antisémite de Bandera qui contribua largement au massacre des juifs ukrainiens et aussi, à quelques crimes de guerre contre les Polonais. Comment rester calme et mettre un peu de complexité dans un débat où les cervelles sont échauffées à ce point ? Prêts à prendre des coups de toutes parts, allons-y.

La faute de Poutine

Commençons par le plus simple : « l’opération spéciale » lancée par Poutine en février 2022 est une faute contre le droit international. La Russie, en 1991, a reconnu et l’indépendance et les frontières de la république d’Ukraine. En envahissant les provinces du Donbass et en se proposant la chute du gouvernement de Kiev et la dénazification du pays, Poutine a violé le principe de non-ingérence dans les affaires de l’Ukraine. Prétextant d’un référendum douteux (c’est le moins que l’on puisse dire) par lequel les républiques « indépendantes » du Donbass demandaient leur rattachement à la République fédérative de Russie, Poutine s’est présenté comme le sauveur des minorités russes opprimées, au motif que l’article 51 de la charte de l’ONU l’autorisait à venir au secours des républiques du Donbass…

Sur le plan formel, cet article 51 n’autorisait pas l’intervention russe en Ukraine. On ne peut s’empêcher de penser à l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes allemandes en 1938, au motif de venir au secours des Allemands des Sudètes opprimés par les Tchèques… Sans nul doute, le pouvoir ukrainien du moment ne traitait pas convenablement les russophones. Mais rien n’interdisait à un membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU de faire campagne pour exiger que, sous contrôle de l’ONU, soient respectés les droits des russophones du Donbass.

Un contentieux fort ancien

Le contentieux entre l’Ukraine et la Russie est très ancien, et d’autant plus indémêlable que l’Ukraine est, pour partie, à l’origine de la Russie et que leurs histoires et leurs conflits se perdent dans la nuit des temps. Si l’on s’en tient à la formation de l’Union soviétique, il faut rappeler que la révolution bolchevique s’est produite sur fond d’effondrement de l’empire tsariste et d’explosion de ce que Lénine appelait une « prison des peuples ». Lénine s’était prononcé pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, jusqu’à la séparation. Les Ukrainiens et les Géorgiens ne se sont pas fait prier et ont proclamé leur indépendance dans la foulée de la prise du pouvoir par le parti de Lénine. Mais, en dépit de leur programme, les bolcheviks ne l’entendaient pas de cette oreille et bientôt s’engagèrent dans une guerre pour faire revenir l’Ukraine dans le giron de ce qui allait devenir l’Union soviétique.

Trois forces se partageaient alors l’Ukraine : le parti bolchevik, le gouvernement « blanc » de la Rada, poussé par les forces allemandes et autrichiennes, et enfin les communistes libertaires de Nestor Makhno, qui firent alliance avec les bolcheviks… jusqu’à ce qu’ils s’aperçoivent qu’ils avaient été les dindons de la farce. Notons qu’à la tête des armées russes qui vont mettre l’Ukraine au pas figurait un certain Staline, qui se rendra bien célèbre par ses « exploits » en Géorgie (pourtant sa patrie d’origine).

L’affaire était donc mal engagée. Poutine continue de reprocher à Lénine son « droit des peuples », et de dresser des couronnes à la sagesse de Staline. Le deuxième épisode marquant fut la collectivisation de l’agriculture soviétique, qui fut, sans aucun doute, l’un des moments les pires de cette dictature qui n’était pas avares en horreurs. La « liquidation du koulak en tant que classe » a produit les plus grandes famines entre 1931 et 1933, qui font entre 6 et 8 millions de morts dans l’ensemble de l’URSS. L’Ukraine a payé un prix particulièrement lourd : entre 2,5 et 5 millions de morts. Dans le même temps, l’URSS a exporté plus de 3 millions de tonnes de céréales…

Cela explique pourquoi les Ukrainiens accueillirent souvent les nazis en libérateurs, une illusion qui ne dura pas longtemps, les nazis les considérant, à l’instar de tous les autres slaves, comme des « Untermenschen ». Comme en Pologne, il existait en Ukraine de vieilles traditions antisémites qui purent s’épanouir sous la direction des SS. Mais les Ukrainiens dans leur ensemble n’étaient pas des nazis, même si d’importantes organisations ukrainiennes portent une responsabilité écrasante dans le massacre des juifs, comme à Babi Yar, et c’est en Ukraine que naquirent, peu après l’opération Barbarossa, les premiers groupes de partisans organisant d’eux-mêmes la lutte contre les nazis. Notons que les Ukrainiens ne sont pas les seuls à avoir fourni des troupes « collaborationnistes » avec les nazis. L’armée de Vlasov était russe et a œuvré sous la direction de l’état-major du Reich, avant d’ailleurs de se retourner contre les nazis. Ces Ukrainiens et ces Russes « collabos » durent se rendre à l’évidence : les nazis les tenaient, eux aussi, pour des « sous-hommes ».

En tout cas, c’est pour remercier l’Ukraine de sa contribution à la « grande guerre patriotique » que Khrouchtchev transféra la Crimée russe à l’Ukraine, sans demander son avis à la population. Une partie de l’Ukraine actuelle provient également de l’annexion de la Galicie orientale, qui était polonaise, à l’Ukraine, suite au pacte germano-soviétique, annexion confirmée après les accords de Yalta et Postdam. Joli sac de nœuds !

Une Ukraine pas très sympathique

L’Ukraine a voté son indépendance à la quasi-unanimité lors de la dissolution de l’Union soviétique – à l’exception de la Crimée. Comme la plupart des républiques ex-soviétiques, elle a eu beaucoup de mal à se construire comme État. Les diverses factions de l’oligarchie ex-soviétique et les différentes mafias se sont affrontées à plusieurs reprises, affrontements qui recoupaient des antagonismes ethniques profonds, mais aussi des revendications démocratiques : une partie de l’Ukraine est russophone et se rattache à l’Église russe orthodoxe, une autre partie est ukrainienne et parle l’ukrainien, langue slave proche du russe, et enfin une autre partie parle le biélorusse, le polonais ou le hongrois. Les églises orthodoxes sont divisées entre celle qui se rattaque à Moscou et l’église autocéphale d’Ukraine. À quoi, il faut ajouter les catholiques de rite grec (les uniates) surtout dans la partie occidentale.

Un premier grand affrontement entre les « pro-russes » et les « pro-occidentaux » a eu lieu en 2004, connu sous le nom de « révolution orange ». Largement financés par des officines américaines ou allemandes, les pro-occidentaux ont échoué à stabiliser le pays et, en 2010, est revenu au pouvoir le « parti des régions » pro-russe qui a été balayé par ce qu’on doit bien appeler un coup d’État dans lequel le bataillon Azov a joué un rôle de provocateur. L’antagonisme entre les régions orientales du Donbass et la politique de Kiev s’est considérablement aggravé.

Bien qu’ils soient très minoritaires dans la population, les néonazis de Azov jouent un rôle important dans la politique ukrainienne en raison même de la faiblesse de l’État et du poids des différentes mafias. C’est ce qui explique qu’une des plus grandes avenues de Kiev porte le nom de Stepan Bandera, un indépendantiste rallié aux nazis, dont les partisans furent particulièrement actifs dans les massacres, comme ceux de Babi Yar. Ce qui explique aussi que Zelensky, pourtant juif, ait fait ramener le cercueil d’un criminel de guerre nazi pour lui rendre un hommage national à Kiev…

Zelensky, un acteur connu, se retrouva président de la République élu sur un programme de paix, et changea complètement son fusil d’épaule une fois aux commandes du pays. 

La faiblesse insigne de l’État ukrainien le prive de toute indépendance vis-à-vis de ses mentors occidentaux. Et nous ne pouvons guère savoir ce que pensent les Ukrainiens, les partis d’opposition ayant été interdits, et certains de leurs dirigeants emprisonnés. Souvent, les Ukrainiens ont voté avec leurs pieds, se sont exilés en Allemagne ou en Pologne et surtout en Russie. Les chiffres restent incertains : officiellement 6,5 millions d’Ukrainiens ont quitté leur pays. Mais le gouvernement ukrainien recense une population d’un peu plus de 28 millions d’habitants, ce qui conduirait à estimer à plus de 10 millions le nombre d’Ukrainiens ayant fui leur pays. On pense qu’une grande partie de ceux-ci ne reviendra jamais en Ukraine.

Le rôle des « parrains » occidentaux

 Les pays occidentaux, au premier chef les États-Unis de Biden et la Grande-Bretagne, sans oublier nos amis allemands, ont joué dans toute cette histoire un rôle très louche. C’est le moins que l’on puisse dire. Conformément aux thèses de feu Zbigniew Brzezinski, l’auteur du Grand échiquier, cofondateur, avec Rockfeller, de la Trilatérale en 1973, conseillerà la sécurité nationale de Jimmy Carter, la dislocation de la Russie est l’objectif poursuivi, pour préparer l’étape ultérieure, l’affrontement avec la Chine. L’Ukraine sert de bélier pour entamer la puissance russe et c’est tout.

Ces gens n’ont évidemment aucun souci de la population de ce pauvre pays. Ils ont un seul objectif, faire main basse sur ses ressources. C’est que 28 % des immenses et riches terres d’Ukraine sont tombées entre les mains des oligarques et de trois multinationales américaines de l’agroalimentaire… après une opération de « libéralisation » du secteur agricole. Les salaires ukrainiens sont très bas et la protection sociale est un mot qui ne doit pas avoir de traduction en ukrainien. Un État aussi peu protecteur, livré à la rapacité des oligarques n’est pas le mieux à même de moibiliser le sentiment national. Ce qui explique aussi pourquoi beaucoup d’Ukrainiens en âge de combattre se cachent des sergents recruteurs.

Les dirigeants occidentaux connaissent parfaitement la corruption endémique de l’Ukraine. Ils savent ce que devient l’argent qui coule à flots vers Kiev, par exemple sous la forme d’un immense appartement à Monaco acquis par l’oligarque Rinat Akhmetov, l’homme le plus riche d’Ukraine, pour 471 millions d’euros. Les polices européennes savent également que les armes allemandes ou françaises les plus sophistiquées se retrouvent sur le « dark web ». Mais tout cela n’a pas d’importance : car, à leurs yeux, ce qui compte, c’est que la guerre continue et que soient justifiées les sommes fabuleuses que les principaux pays d’Europe engloutissent dans leur réarmement. 

En un combat douteux

L’issue de cette guerre est des plus incertaines. Bien que l’armée ukrainienne ait montré sa capacité de frapper sévèrement la Russie (avec l’aide des satellites et des techniciens de l’OTAN), elle n’est pas parvenue à faire reculer les Russes qui, de leur côté, ont beaucoup de mal à avancer. Ni Zelensky ni Poutine n’ont les coudées franches. Si Zelensky veut s’émanciper de ses parrains, il sait qu’il est un homme mort. Quant à Poutine, il est pris entre ceux des dirigeants de l’armée qui pensent qu’il faut arrêter les frais et les ultras (dont Medvedev est la figure principale) qui menacent d’une guerre totale.

Tout cela peut durer encore un moment… ou s’arrêter sans crier gare. Il faudrait aller vers la paix et, donc, que toutes les puissances cessent de jeter de l’huile sur le feu. La paix supposerait a minima que la Crimée revienne à la Russie et que soit effacée la décision aberrante de Khrouchtchev. Il faudrait que les républiques indépendantes du Donbass confirment ou non leur indépendance dans un référendum honnête et sous observateurs internationaux. Et il faudrait que les Ukrainiens puissent élire leurs dirigeants librement et démocratiquement. Si ces pas étaient faits se poserait alors la question des garanties de sécurité de l’Ukraine. Malheureusement, nous n’en sommes pas là. 

D. C.

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