Ce que le meurtre de Lyhanna dit de notre société
Le meurtre d’une jeune fille âgée de 11 ans, tuée après avoir été enlevée et séquestrée, puis la mise en examen pour viol de Jérôme Barella, soupçonné d'être l'auteur de l'enlèvement et du meurtre de Lyhanna, a mis le pays en émoi. L’écho médiatique de cette affaire et l’affaire elle-même en disent long sur nous, sur notre société et ses évolutions mortifères. La pédocriminalité est à la une des journaux et des esprits et nous devons impérativement en comprendre la gravité et les enjeux.
Par Denis Collin
Publié le 16 juin 2026

L’écho médiatique de l'affaire Lyhanna et l’affaire elle-même en disent long sur nous, sur notre société et ses évolutions mortifères.
Ne pas relativiser
On pourrait relativiser l’affaire, y voir un effet de la loupe médiatique, dire que l’on parle beaucoup aujourd’hui d’affaires dont on ne parlait pas hier, et que nous sommes choqués non par la réalité, mais par l’information. Après tout, l’inceste et le viol des enfants ont toujours existé et seuls les médias et les réseaux expliqueraient la résonance de ce qui ne serait qu’un « fait divers ».
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On pourrait aussi noter l’évolution des mœurs et leur relativité : autre temps, autres mœurs, vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà, et ainsi de suite. Après tout, la religion que défendent les féministes 2.0 et les LFIstes admet le mariage à neuf ans. Le prophète n’a-t-il pas épousé Aïcha, âgée de six ans et consommé le mariage quand elle eut neuf ans ? La pédérastie n’était-elle pas admise par les Grecs (ce qui n’est pas aussi vrai qu’on l’a dit) et les Romains ? Même « chez nous », en pays chrétiens, la pédophilie était assez répandue dans certains milieux ecclésiastiques et l’inceste restait une pratique assez courante dans les maisonnées où régnait la promiscuité, mais pas seulement. Et les enfants mouraient si souvent qu’on ne pouvait pas toujours enquêter ?
Aujourd’hui, chaque année, en France, 160000 enfants sont victimes de violences sexuelles, très majoritairement dans le cercle familial. Enfin, longtemps, les relations sexuelles entre adultes et enfants tout juste pubères ont bénéficié d’une certaine bienveillance dans les milieux littéraires et branchés (voir les affaires Matzneff et Duhamel).
Donc, « rien de nouveau sous le soleil » ? Non. Ce qui est peut-être nouveau, c’est d’abord que nous ne tolérons plus ce que nous tolérions jadis et qu’on tolère encore ailleurs, et c’est une bonne chose. Cette intolérance au mal est, comme le remarquait Kant, une marque d’un certain progrès moral. Mais il y a aussi beaucoup d’autres questions que soulève ce crime et que soulèvent aussi les affaires du périscolaire à la mairie de Paris (132 animateurs suspendus, dont 52 pour suspicion de violences sexuelles ou sexistes).
Ajoutons que ce mal qui fut toujours tenu pour un mal semble avoir pris une certaine extension en raison de l’effondrement des « bonnes mœurs ». Il ne s’agit pas ici d’une question statistique, mais de l’effondrement du « surmoi » (au sens freudien) lié à l’impératif de la jouissance, devenu l’impératif de l’époque du « capitalisme absolu », c’est-à-dire du capitalisme qui n’a plus aucun contrepoids.
Dysfonctionnements ?
Dans l’affaire Lyhanna, on évoque les dysfonctionnements de l’appareil judiciaire et policier. Commission d’enquête, conférences de presse ministérielles, le ministre Darmanin sur la sellette, on occupe le terrain, mais le meurtre de Lyhanna aurait pu être évité si la justice avait montré un peu plus de célérité et si le principal suspect n’avait pas été inquiété alors qu’il était visé par plusieurs plaintes pour viol, qu’il avait même été suspendu de son emploi à la région voilà cinq ans. « Ce n’est pas un problème d’effectifs de la magistrature », dit le gouvernement, alors que la France est dans la queue du peloton européen pour le nombre de juges pour 100000 habitants (11,2 contre 17,2 de médiane). Le manque de magistrats se voit à l’encombrement des dossiers à traiter, au temps interminable de certaines affaires et aux injonctions ministérielles à classer tout ce qui est en instance d’être traité pour désengorger les parquets.
Mais la justice manque d’autant plus de moyens qu’elle est occupée à tout autre chose que les affaires des citoyens. L’épisode « gilets jaunes » nous a montré une justice mobilisée et expéditive pour frapper les citoyens en colère contre le pouvoir. On sait qu’aujourd’hui un simple tweet peut vous faire mettre en garde à vue, qu’exposer à son balcon une banderole hostile à Jupiter entraîne la prompte intervention des pandores et une assignation en justice.
Sans oublier la corruption rampante dans ce corps qui devrait être le plus incorruptible. Quand on apprend qu’un magistrat chargé de la lutte antidrogue est consommateur de drogue de synthèse (« chemsex »), cette drogue qui démultiplie le désir sexuel et lève toutes les inhibitions, et que sa seule sanction est d’être déplacé, on comprend qu’il ne reste plus beaucoup de temps pour s’occuper de défendre les enfants victimes des prédateurs.
Des lois insuffisantes ?
Comme c’est la coutume, chaque affaire qui émeut l’opinion publique suscite le prurit législatif et réglementaire. On invente de nouvelles lois. Par exemple, il faudrait des peines plus sévères, perpétuité réelle et incompressible, voire une peine de mort pour les crimes contre les enfants. Certains proposent un dépistage systématique des violences par un entretien annuel avec chaque enfant ! Pour faire bonne mesure, on propose l’éducation affective et sexuelle à partir de la maternelle. Édouard Philippe demande que la chancellerie retrouve la possibilité de donner des instructions particulières aux procureurs, autrement dit que le parquet soit à nouveau sous l’étroite surveillance de l’exécutif – les mauvaises habitudes trouvent toujours un prétexte pour reprendre le dessus.
Toutes ces propositions, répressives ou prétendument éducatives, amusent la galerie et détournent l’attention du problème clé : nous ne manquons pas de lois, mais de fonctionnaires pour les appliquer. Si les plaintes contre Jérôme Barella n’étaient pas restées sans suite, peut-être Lyhanna serait-elle toujours en vie. On peut empiler autant de lois qu’on veut, s’il n’y a personne pour examiner les plaintes, les problèmes demeureront.
Sadique époque
Il y a un autre aspect qu’on doit bien aborder. Le capitalisme qui domine aujourd’hui n’est plus fondé sur l’esprit puritain ni sur les mœurs de la société traditionnelle. Il est fondé, au contraire, sur la « désublimation répressive » comme l’avait analysé Herbert Marcuse dans les années 1960. Pour que la machine fonctionne, on doit s’évertuer à « jouir sans entraves ». Les inhibitions doivent être levées pour que les désirs se donnent libre cours. Nous sommes dans une « sadique époque », pour reprendre le titre de l’excellent livre de Dany-Robert Dufour.
C’est ici qu’il faut être précis. La levée d’un certain nombre d’interdits était parfaitement justifiée. On peut faire l’amour avant et en dehors du mariage. L’érotisme est une dimension importante de la vie. Et on peut même trouver son plaisir sexuel avec des partenaires du même sexe. Ceux qui instrumentalisent des crimes pédophiles pour dénoncer notre époque « décadente » ou « nihiliste » sont des censeurs et des bigots insupportables.
En revanche, le sadisme n’a rien à voir avec l’érotisme et ce qui intéresse le « divin marquis » de Sade, ce n’est pas l’érotisme, mais la domination et la souffrance infligée à l’autre ! Et quoi de plus pratique, de moins dangereux que la souffrance infligée aux enfants ? Les adultes peuvent se défendre et un mauvais coup est si vite reçu. Mais avec des enfants, on est si facilement le maître, en imagination (d’où la masse invraisemblable des clichés et vidéos pédopornographiques) ou en actes, des attouchements aux viols et aux meurtres. Il y a eu jadis Gilles de Rais, mais celui-ci était chevalier et baron. Il y a eu les écrivains en vue qui satisfaisaient leur pulsion avec les enfants (Gide, Montherlant). Mais aujourd’hui chacun se croit en droit de devenir une sorte de Gilles de Rais, en vertu sans doute du principe d’égalité. Et après tout, puisque les enfants sont de plus en plus nombreux à avoir eu accès aux images et vidéos pornographiques avant d’entrer au collège, pourquoi s’en priver ?
La libération sexuelle aurait dû s’accompagner d’une plus stricte protection des enfants. Il est tout à fait normal d’interdire la pornographie aux mineurs, mais, avec le téléphone portable, cette calamité de notre époque, c’est devenu presque impossible. Loin de vouloir faire entrer la vie à l’école, on devrait, au contraire, renforcer l’enseignement des classiques : enseigner ce qu’était l’idéal chevaleresque, enseigner la poésie courtoise, et tout ce qui concourt à promouvoir le respect spécial dû aux femmes et faire en sorte de garder au sexe son caractère un peu mystérieux. Dans notre société, tout cela paraît complètement déplacé, dépassé. Mais pourquoi enseigne-t-on les rudiments de la pseudothéorie du genre à l’école primaire ? Pourquoi cette sexualisation précoce de l’enseignement ?
On pointe facilement l’appel des intellectuels qui demandaient la dépénalisation des relations sexuelles avec des mineurs dans les années 1970. Et on a bien raison d’y voir un des errements les pires de la période post-68. Ils ne sont pas les seuls coupables. Hier, les enfants furent la chair fraîche du moloch capitaliste qui les faisait travailler dès le plus jeune âge dans les fabriques et les mines. Aujourd’hui, les enfants doivent être enrôlés le plus tôt possible comme bons petits soldats de la société de consommation. On apprenait jadis à ne pas répondre aux sollicitations des messieurs qui proposaient des bonbons aux enfants. Aujourd’hui, ce sont les multinationales qui leur proposent des bonbons sur les écrans derrière lesquels on les cache…
Enfin pour ajouter à l’analyse de ce climat moral délétère, la réification croissante de la procréation, transformant l’enfant en objet d’une fabrication technique (GPA, PMA de convenance, en attendant pire) ne contribue pas peu à le désacraliser. Des choses que nous produisons, nous en faisons selon notre bon plaisir.
Bref, c’est toute une ambiance mortifère, le bruit de fond du capitalisme absolu, du capitalisme incontesté qu’il faut interroger.
En conclusion, il est impératif non seulement d’exiger les moyens de fonctionnement pour la justice et les forces de l’ordre, mais peut-être encore plus de saisir l’ampleur du problème, car c’est l’avenir même de notre société qui se joue.
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