Une guerre de clans secoue les coulisses du régime algérien

Depuis plusieurs jours, une sourde guerre de clans ébranle le sommet de l’État algérien. Ce n’est pas la première fois, tant s’en fallait, que les luttes d’influence redoublent d’intensité dans les cercles du pouvoir algérien, mais cette fois la bataille semble d’une rare violence. Il s’agit d’une lutte d’influence dont l’objectif est de faire main basse sur les attributs de la souveraineté afin de profiter de la rente et des privilèges qu’offre le pouvoir. Nos investigations nous ont permis d’identifier les trois pôles qui se disputent, dans les coulisses, le pouvoir réel. Nous avons pu comprendre comment ils agissent et quels sont leurs desseins.

Par Mohamed Sifaoui

Publié le 15 juin 2025

Une guerre de clans secoue les coulisses du régime algérien

L’armée est la véritable colonne vertébrale du régime algérien. La présidence d’Abdelmadjid Tebboune n’aurait d’ailleurs jamais vu le jour sans l’appui décisif de l’ancien chef d’état-major.

Si l’histoire du régime algérien post-indépendance est jalonnée de conflits entre différentes factions, comme en témoigne l’histoire des rapports entre le FLN, l’armée et les services de renseignement depuis 1962, dans le marécage algérien, il faut distinguer trois pôles qui représentent autant de clans antagonistes. Le premier pôle est composé des anciens fidèles de Bouteflika, aujourd’hui marginalisés depuis la chute de leur mentor en avril 2019. Ceux d’entre eux qui n’ont pas été emprisonnés par le maître absolu de « l’Algérie nouvelle », en l’occurrence Abdelmadjid Tebboune, essayent de se faire oublier en rasant les murs face à un régime où l’arbitraire reste un mode de gouvernement. De l’autre, un second pôle regroupe d’anciens barons du système qui, après avoir été associés au premier mandat de Tebboune, cherchent à revenir aux affaires pour continuer à capter une partie de la rente. On retrouve dans cette mouvance certains ex-ministres, d’anciens officiers des services, ainsi que des opérateurs économiques. Enfin, le troisième pôle est le plus puissant actuellement : il s’agit du clan présidentiel, composé des proches d’Abdelmadjid Tebboune. S’il doit sa légitimité formelle aux mascarades électorales de décembre 2019 et de septembre 2024, son véritable ancrage politique repose sur une partie de l’armée et sur les réseaux de l’administration présidentielle.

Selon nos investigations, ce sont les membres du second pôle qui mènent actuellement une offensive contre le cercle rapproché de Tebboune. Leurs relais ? Une myriade d’influenceurs, de youtubeurs et de journalistes en ligne, installés à l’étranger, qui, ces derniers mois, ont multiplié les attaques contre les affidés du président. Faits troublants : ces campagnes s’appuient souvent sur des informations précises, provenant de cercles proches du cœur du pouvoir.

Nous avons pu les identifier. Au centre de cette manœuvre se trouvent deux figures de la DGDSE, la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure : le colonel Abdelhamid Hocine, dit Hocine Boulahya, et le colonel Souahi Zerguine, alias Mouad. Ces deux officiers qui se sont succédé à la tête de la sous-direction de la lutte antisubversive ambitionnent de faire tomber l’actuel patron de la DGDSE, le général Fethi Rochdi Moussaoui, alias Sadek. C’est le colonel Hocine Boulahya, un affairiste notoire, qui dispose d’une fortune considérable en Algérie et en Espagne notamment qui aspire à lui succéder. Son retour espéré permettrait à l’intrigant colonel Mouad qui traîne plusieurs casseroles de bénéficier d’une impunité. Même s’il espère revenir, beaucoup lui conseillent de rester chez lui et de faire profil bas. 

Selon nos informations, ce projet bénéficie du soutien discret de l’ancien tout-puissant patron de la DGDSE, le général-major M’henna Djebbar, que les purges des dernières années ont rendu vulnérable. Craignant une nouvelle arrestation Djebbar joue aujourd’hui sa survie. Très malade, il ne souhaite pas revenir à la case prison militaire.

Mais le plus curieux, c’est ce qui rend l’affaire encore plus explosive, c’est l’implication de deux cadres en fonction qui soutiennent ce quarteron d’officiers intrigants. D’un côté, le commandant Chafik Chengriha, en poste à Paris. Le fils de l’actuel chef d’état-major, le général de corps d’armée Saïd Chengriha, tente de peser sur les nominations en influençant son père. De l’autre, le général Saïd Djouadi, directeur de cabinet de Saïd Chengriha et homme de confiance de ce dernier. Ces hommes contrôlent la DCSA, la Direction centrale de la sécurité de l’armée, et comptent l’utiliser contre quiconque se mettrait sur leur chemin. Les arrestations qui se multiplient, le plus souvent sous des motifs fallacieux, entrent dans ces guerres claniques que se livrent en coulisses les différents cercles d’influence.

On le sait : l’armée est la véritable colonne vertébrale du régime algérien. La présidence d’Abdelmadjid Tebboune n’aurait d’ailleurs jamais vu le jour sans l’appui décisif de l’ancien chef d’état-major, Ahmed Gaïd Salah, aujourd’hui décédé, qui imposa sa candidature pour stabiliser le système après la démission de Bouteflika en 2019. Depuis la guerre de libération, elle a toujours dicté les grandes orientations politiques du pays. Il ne s’agit pas aujourd’hui, tant s’en fallait, de choix politiques, mais de positions qui permettent la captation de la rente en toute impunité. 

Dès lors, deux hypothèses se dessinent. Soit Saïd Chengriha ignore les agissements de son entourage immédiat, ce qui paraît improbable compte tenu de sa maîtrise de l’appareil militaire. Soit, plus vraisemblablement, ces agissements s’inscrivent dans une stratégie implicite visant à affaiblir Tebboune, dont le mandat présidentiel entre dans une phase politiquement fragile.

Si cette dernière hypothèse se confirmait, les rumeurs persistantes sur la précarité du président et sur un éventuel remaniement ou départ orchestré par l’armée prendraient un tout autre relief. Ce ne serait pas une première : depuis l’indépendance, l’histoire du pouvoir algérien est une succession de coups d’État feutrés, de rééquilibrages d’appareils et de règlements de comptes internes. Il faut rappeler que 63 ans après l’indépendance, pas un seul président algérien n’a terminé son mandat. Tebboune sera-t-il une exception ? Peu probable. Mais wait and see…

M. S.

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