Passion antisémite de Richard Malka, Plaider le fait contre l’invective
Par Kamel Bencheikh
Publié le 31 décembre 2025

Passion antisémite de Richard Malka, éditions Grasset, décembre 2025.
Il arrive qu’un livre ne cherche ni à séduire ni à convaincre, mais à fixer un moment. Passion antisémite appartient à cette catégorie rare d’ouvrages qui ne sont pas écrits pour le confort du lecteur, mais pour la tenue des faits. Richard Malka n’y propose ni un essai d’opinion ni un manifeste idéologique : il consigne, avec la rigueur de l’avocat et la gravité du citoyen, ce que notre époque préfère ne pas regarder en face.
Le point de départ est judiciaire, presque banal : une poursuite pour injure publique intentée à Raphaël Enthoven à la suite d’une qualification politique jugée offensante. Mais très vite, le procès cesse d’être un litige pour devenir un révélateur. Ce que Malka expose, ce n’est pas seulement la légalité d’un propos, c’est la légitimité même de nommer ce qui se déploie sous couvert de discours militants, de postures morales et d’indignations sélectives.
La force du livre tient à sa méthode. Aucun effet de manche, aucune colère gratuite. À la place, une accumulation patiente de paroles, d’images, de références, de prises de position publiques. Non pour produire un choc émotionnel, mais pour rendre impossible l’esquive. Le lecteur est placé devant une continuité idéologique, une cohérence sombre, qui ne relève ni de la maladresse ni de l’accident. Ce que Malka met en lumière, c’est une logique, et non une dérive.
L’un des apports majeurs de l’ouvrage est de rappeler que l’antisémitisme n’est pas l’apanage d’un camp figé dans l’histoire. Il circule, se transforme, change de vocabulaire et de justification. Lorsqu’il se drape dans les habits de la radicalité politique, il ne disparaît pas, il se reformule. Le livre montre comment certaines rhétoriques contemporaines reprennent, parfois mot pour mot, parfois par insinuation, des schémas anciens, en leur offrant une respectabilité nouvelle.
Mais Passion antisémite est aussi un livre sur la liberté d’expression, au sens le plus exigeant du terme. Richard Malka ne défend pas un droit abstrait à l’invective ; il défend la possibilité de qualifier le réel sans être criminalisé. Il pose une question redoutablement simple : à partir de quand la dénonciation d’une haine devient-elle, par inversion morale, plus condamnable que la haine elle-même ?
On referme ce livre avec un sentiment inconfortable, mais nécessaire. Non pas celui d’avoir assisté à un règlement de comptes, mais celui d’avoir été placé devant une responsabilité intellectuelle. Car ce que Malka rappelle, sans jamais le proclamer, c’est qu’une société qui interdit de nommer certaines réalités prépare toujours leur aggravation.
Passion antisémite n’est pas un ouvrage de circonstance. C’est un texte d’archives au présent. Un livre appelé à rester, précisément parce qu’il ne cherche pas à flatter son époque, mais à lui résister.
Passion antisémite de Richard Malka, éditions Grasset, décembre 2025, 140 pages, 17 €
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