11-Septembre : Le jour où les ténèbres ont voulu abattre la liberté
Certaines dates deviennent des cicatrices. Il suffit de penser au11 septembre 2001. Ce matin-là, Manhattan ne savait pas encore qu’elle allait entrer dans l’Histoire par le feu.
Par Kamel Bencheikh
Publié le 11 septembre 2026

En quelques secondes, New York comprend que ce qui arrive n’est pas un accident, mais une déclaration de guerre.
Les avions étaient partis comme tant d’autres avions, chargés de voyageurs ordinaires, de vies minuscules et immenses à la fois. Puis le ciel s’est transformé en arme. À 8 h 46, le premier avion frappe la tour Nord. Dix-sept minutes plus tard, un second éventre la tour Sud. En quelques secondes, New York comprend que ce qui arrive n’est pas un accident, mais une déclaration de guerre. Près de trois mille êtres humains vont mourir. Ils avaient des nationalités différentes. Ils parlaient des langues différentes. Ils priaient peut-être, ou ne priaient pas. Ils étaient juifs, chrétiens, musulmans, athées, agnostiques, croyants de toutes sortes. Ils étaient simplement des êtres humains.
C’est peut-être cela que les assassins avaient le moins compris. Ils croyaient frapper l’Amérique. Ils frappaient l’humanité. Car le 11 septembre ne fut pas seulement l’attaque d’une puissance, d’une ville appelée New York ou de deux tours devenues symboles. Ce fut une attaque contre une idée : celle d’un monde où l’individu peut vivre, travailler, aimer, croire ou ne pas croire sans demander la permission à un dieu interprété par des hommes.
Al-Qaida ne voulait pas seulement tuer. Elle voulait imposer une vision du monde. Une vision où la liberté devient une faute, où le doute devient une faiblesse, où la femme doit être soumise, où la religion cesse d’être une affaire de conscience pour devenir une loi destinée à tous. C’est là que se trouve, à mes yeux, le véritable enjeu du 11 septembre.
Vingt-cinq ans ont passé et nous avons parfois changé les mots sans changer suffisamment le problème. Nous avons appris à parler de radicalisation, d’extrémisme, de terrorisme, de dérives sectaires. Mais derrière ces mots demeure une réalité beaucoup plus ancienne et beaucoup plus dangereuse : le fanatisme religieux lorsqu’il prétend posséder la vérité et, avec elle, le droit de disposer de la vie des autres. C’est cela l’islamisme.
Il a une histoire, des réseaux, des doctrines, des stratégies. Et le combattre exige autre chose que des précautions lexicales. Ce combat exige du courage, celui de nommer ce qui menace la liberté. Le courage aussi de reconnaître que l’Occident n’a pas toujours été à la hauteur de ses propres principes. Les guerres qui ont suivi le 11 septembre ont produit leur lot de tragédies, d’erreurs, de destructions et de désillusions. La lutte contre le terrorisme ne dispense jamais les démocraties de respecter le droit. Car c’est précisément là que se trouve notre différence. Nous ne défendons pas la liberté en devenant semblables à ceux qui la haïssent. Nous la défendons en restant fidèles à elle.
Le 11 septembre devrait donc nous rappeler une vérité élémentaire : une démocratie qui renonce à ses principes pour combattre ses ennemis finit par offrir à ses ennemis une victoire qu’ils n’avaient pas obtenue par les armes. Notre réponse doit être ferme, mais elle doit rester libre. Elle doit protéger les citoyens sans transformer le citoyen en suspect. Elle doit combattre le terrorisme sans criminaliser une religion. Elle doit défendre les femmes sans accepter que leur émancipation soit considérée comme une agression culturelle. Elle doit surtout préserver ce qui fait la grandeur de nos sociétés : la possibilité de penser autrement.
C’est pourquoi je reviens toujours à la laïcité. Parce qu’elle est une magnifique invention contre les guerres de Dieu. Elle ne dit pas à l’homme ce qu’il doit croire. Elle lui garantit le droit de croire, de douter, de changer d’avis ou de ne croire en rien. Elle retire aux religions le pouvoir de gouverner les consciences et rend à chacun la souveraineté sur sa propre vie. Voilà pourquoi les fanatiques la détestent. Une conscience libre est une forteresse qu’aucun prédicateur ne peut conquérir. Et peut-être est-ce là le véritable héritage du 11 septembre. Ne pas seulement se souvenir des tours qui se sont effondrées. Se souvenir de ce qu’elles représentaient. Des hommes et des femmes venus travailler dans une ville où personne ne leur demandait quelle était leur religion avant de leur ouvrir une porte. Des milliers de vies mêlées dans une même ville. Une ville imparfaite, violente parfois, contradictoire toujours, mais profondément humaine.
New York est tombée ce jour-là dans un nuage de poussière. Mais elle ne s’est pas couchée. Comme les démocraties ne doivent jamais se coucher devant ceux qui veulent leur apprendre à vivre à genoux. Je pense aux victimes. Aux pompiers qui montaient pendant que les autres descendaient. Aux policiers. Aux secouristes. Aux passagers du vol 93 qui ont compris que leur avion pouvait devenir une arme et qui ont tenté de reprendre leur destin en main. Je pense surtout à tous ceux dont nous ne connaîtrons jamais les dernières pensées. Leurs noms sont gravés dans la pierre. Mais leur mémoire devrait être gravée ailleurs : dans notre conscience.
Vingt-cinq ans après, je ne veux pas d’une mémoire qui se contente de pleurer. Je veux une mémoire qui résiste. Résister au terrorisme. Résister au fanatisme. Résister à toutes les théologies de la haine. Mais aussi résister à cette tentation plus douce, plus insidieuse, qui consiste à expliquer tellement le mal que l’on finit par ne plus oser le condamner.
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Il faut comprendre. Toujours. Mais comprendre ne signifie jamais pardonner à l’idéologie ce qu’elle fait subir à l’être humain. Le 11 septembre nous a montré ce que des hommes peuvent faire lorsqu’ils cessent de voir dans l’autre un être humain et ne voient plus en lui qu’un ennemi à détruire. À nous de ne jamais leur ressembler. À nous de défendre la liberté avec les armes de la liberté. À nous de préserver le doute contre ceux qui prétendent posséder la vérité. À nous de protéger la femme qui refuse d’être soumise. À nous de protéger l’homme qui refuse de croire. À nous de protéger le croyant qui veut croire en paix. À nous de protéger l’enfant qui n’a encore choisi aucun dieu.
Car au fond, c’est peut-être cela que les tours de Manhattan nous disent encore, dans leur silence immense : on peut abattre des immeubles. On peut tuer des milliers d’innocents. On peut couvrir une ville de cendres. Mais tant qu’une conscience demeure libre, le fanatisme n’a pas gagné.
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