Secourir nos amis qui nous appellent est-il de l’ingérence ?
« La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un politique est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger pour lui faire adopter ses lois ; personne n’aime les missionnaires armés ! » Ainsi Robespierre affirmait-il, face aux Girondins, son opposition à la "guerre offensive". Cette remarque vaut-elle pour le conflit actuel aux Moyen-Orient tandis que nombreux sont ceux, en Occident, qui condamnent une "guerre illégale", le principe de la "guerre préventive" ? Rien n'est moins sûr, car faire une citation ne dispense pas de la replacer dans son contexte historique.
Par Jean-Baptiste Chikhi-Budjeia
Publié le 10 mars 2026

Le peuple iranien se mobilise depuis des années contre le régime, ses slogans sont sans la moindre ambiguïté, mais en Europe, en France, les regards n'ont eu de cesse de se détourner.
Fin 1790, aussi bien les Français que les monarques européens avaient conscience de l’inéluctabilité de la guerre. Les monarchies européennes craignaient une contagion de cette Révolution française aux aspirations démocratiques et sociales puissantes, et les révolutionnaires français avaient parfaitement conscience de la duplicité royale. Aussi, le débat, au sein des Jacobins, entre, d’une part, les Girondins et, d’autre part, Robespierre et quelques autres (Marat, Billaud-Varennes, …) ne portait pas sur éviter ou faire la guerre, mais sur l’opportunité ou non de la guerre offensive. Les Girondins prétextaient la nécessité de libérer les peuples d’Europe de leurs tyrans, mais ceux-ci ne nous avaient pas appelés, et c’est une différence de taille…
À découvrir
La situation tragique de l’Iran est connue de longue date. Par ailleurs, on ne peut balayer d’un trait de plume la coresponsabilité de la France dans l’installation de la théocratie islamique, Khomeini ayant bénéficié de l’hospitalité et du « feu vert » de Giscard autant que de la bénédiction de Foucault et de nombre d’intellectuels de gauche, contrairement à ceux que veulent prétendre les gesticulations de France Culture (j’attends avec impatience l’émission qui affirmera « Georges Marchais n’a jamais dit « le bilan [de l’URSS] est globalement positif », ou que Jean-Luc Godard, maoïste, n’a pas réalisé [le navet] « La Chinoise »).
Le peuple iranien se mobilise depuis des années contre le régime, ses slogans sont sans la moindre ambiguïté, mais en Europe, en France, les regards n’ont eu de cesse de se détourner.
Le peuple iranien se mobilise depuis des années contre le régime, ses slogans sont sans la moindre ambiguïté, mais en Europe, en France en particulier, les regards, surtout de gauche, n’ont eu de cesse de se détourner : silence gêné, indécente complaisance, pour ne pas dire collaborationnisme crasse : rendez-vous compte, dans le contexte du meurtre de Mahsa Amini, ne pouvait-on lire, chez nous, des condamnations de cette étudiante qui protestait en se montrant en maillot de bain devant son université à Téhéran ?
Pendant que les nations impériales rappellent que la loi qui gouverne le monde est la force, les Etats européens continuent de vivre le fantasme d’une fiction, le droit international, moins brandi pour secourir les peuples oppressés par leurs tyrans que pour protéger ces derniers, dont la théocratie criminelle islamique en Iran est une illustration obscène. Le prétexte fallacieux du droit international est une licence pour les tyrans.
Voilà que depuis des mois, le grand peuple iranien, opprimé, massacré, appelle au secours, et nos dirigeants, en héritiers de Chamberlain et de Daladier, en « munichois », appellent à l’apaisement. Ici et là, on se cache derrière les chaos irakiens et libyens, feignant d’ignorer que le peuple iranien est instruit, qu’il veut vivre en paix avec ses voisins arabes, qu’il est ami de l’Occident et d’Israël.
En France, la gauche, et pas simplement sur son extrémité, condamne ce que le peuple iranien (dans son écrasante majorité) applaudit. À droite, les amis de Poutine, ceux qui se disent nationalistes tout en condamnant la résistance ukrainienne, balaient d’un revers de main les manifestations monstres contre le régime et mettent en avant les mobilisations qui réclament la vengeance de la mort de Khamenei. Personne n’a jamais nié que sur près de 90 millions d’habitants, 15 à 20 millions soutenaient ce régime fanatique. Ne regarder que ceux-là pour discréditer l’immense majorité qui s’y oppose, revient à nier le mouvement populaire de masse qui porta la Révolution française en prétextant que les royalistes vendéens s’insurgèrent en réclamant le retour de leurs « bons prêtres ».
Je ne développerai pas ici la posture de girouette du Président Macron, qui a semblé découvrir que nous avions des accords de défense avec les Emirats arabes unis. Et je n’ironiserai pas sur l’Iran des Mollahs ayant réussi l’exploit de finir de se faire détester, en plein Ramadan, par les Etats arabos-musulmans sur lesquels il a ouvert le feu.
Concluons. J’observe que les condamantions de l’offensive américano-israélienne sont dans des sphères aux contours bien identifiés, sur le plan idéologique.
La sphère souverainiste
Elle y voit l’occasion de se livrer à son combat préféré : l’anti impérialisme, à condition que cet impérialisme ne soit ni chinois, ni russe, ni arabo-musulman. J’ai navigué chez les souverainistes, où j’ai échoué à faire entendre que la dynamique « anti » était réductrice, porteuse de rien, que si l’on se disait souverainiste, il fallait regarder la souveraineté des nations, c’est-à-dire des peuples, avant celle des États, qui peuvent être des tyrannies, mais cela perturbe le récit victimaire. Cela amène à penser que les États-Unis pourraient avoir d’autres intérêts que purement financiers, cela dispense de comprendre que pour nombre d’États du Proche-Orient, « le juif » est un éternel dhimmi qui ne peut exercer de souveraineté (Georges Bensoussan a raison de dire que c’est Israël qui livre un combat anti-impérialiste). Cela dispense de comprendre que nous avons dit, dès le 7 octobre 2023, aux descendants de ceux que nous avions laissé exterminer dans les camps nazis, que nous les abandonnions de nouveau.
La sphère anticapitaliste et antisioniste
Pas nécessairement liée à la première, mais ancrée très à gauche. Elle verse dans les travers de la précédente, est convaincue que l’islam même le plus réactionnaire est une force révolutionnaire, voit dans les mouvements terroristes comme le Hamas des progressistes »gay friendly ». Sa lecture biaisée et binaire ponctuée par des qualificatifs tarte à la crème (« fasciste », « islamophobe », …) qui sont le cancer de la pensée l’amènent, non-seulement à falsifier le réel en retirant du récit toutes les données qui ne collent pas à ses croyances de luxe, mais en plus, à réactiver les vieux réflexes antisémites de gauche (Proudhon avait appelé à renvoyer en Asie « la race juive » ou à « l’exterminer », Jaurès avait parlé du « miel des abeilles françaises » livré au « frelon juif » par le capitalisme) et de droite.
La sphère nationaliste
Il existe toujours ces militants de l’extrême-droite, enfiévrés de l’antisémitisme catholique et pétris de la culture anti-Lumières, héritiers de la Contre-Révolution qui, de post en post, vomissent sans la moindre ambiguïté leur haine des juifs, accusés de corrompre le patriotisme français. Évidemment, elle reprend les réflexes antisémites livrés précédemment mais avec beaucoup moins de « subtilité ».
Évidemment, chacun d’entre-nous est légitime à critiquer la politique américaine, à déprécier Trump, à rejeter les actions de Netanyahou, encore faudrait-il comprendre ce qui les a amenés au pouvoir.
Mais je m’étonnerai toujours de la facilité avec laquelle les prétendus progressistes vomissent la seule démocratie du Moyen-Orient, Israël, en flirtant avec des régimes théocratiques. Si l’on comprend que, chez nous, les associations liées aux intégristes s’inquiétassent de la potentielle chute des mollahs, laquelle pourrait vider leurs caisses, on comprend moins la préoccupation à préserver, au nom du droit international, une tyrannie religieuse qui massacre son peuple et fait payer aux parents les balles tirées par les assassins de leurs enfants. Et pour ceux qui ont du mal à faire le lien entre la religion et la politique (cette séparation stricte étant très française), d’autant plus alors que l’islam chiite a un clergé, je les invite à méditer cette précision de Marat en 1789, dans son Projet de Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : « Tous les peuples de la Terre ont une religion, lien subtil que leurs chefs ont tissé pour les enchaîner. »
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