Ce que Madrid s’apprête à livrer à la dictature algérienne

Le patron du groupe de presse qui détenait, entre autres, la chaîne algérienne El-Djazairiya One, et néanmoins homme d’affaires, Ayoub Aïssiou, a été arrêté à son arrivée à Barcelone le 25 juillet dernier, par la police espagnole en vertu d’un mandat d’arrêt délivré par Alger. Ceci pour la vitrine officielle. En réalité, les choses sont plus complexes : cette arrestation qui, à certains égards, constitue un grave précédent, étant donné que le concerné est demandeur d’asile politique en France, cache mal un « deal » entre Pedro Sanchez qui était en visite à Alger le 20 juillet dernier et Abdelmadjid Tebboune. Cette affaire illustre, une fois de plus, la complicité que montrent certaines démocraties et une dictature qui instrumentalise la justice pour mettre au pas tout un pays. 

Par Sébastien Roque

Publié le 31 juillet 2026

Ayoub Aïssiou a été arrêté à son arrivée à Barcelone le 25 juillet en vertu d’un mandat d’arrêt délivré par Alger.

En examinant l’extradition d’Ayoub Aïssiou vers un régime dont elle connaît déjà, pour l’avoir expérimentée, la justice aux ordres et les geôles, l’Espagne ne fait plus preuve d’aveuglement. Elle choisit la connivence. Ce ne sont pas uniquement quelques résidus du franquisme qui sont à l’origine de cette affaire, il y a également le cynisme d’un Premier ministre espagnol qui entaché par des affaires judiciaires cherche à construire un bilan économique et politique, y compris en s’alliant avec des régimes douteux comme celui de M. Tebboune.

En examinant l’extradition d’Ayoub Aïssiou vers un régime dont elle connaît déjà, pour l’avoir expérimentée, la justice aux ordres et les geôles, l’Espagne ne fait plus preuve d’aveuglement. Elle choisit la connivence. Ce ne sont pas uniquement quelques résidus du franquisme qui sont à l’origine de cette affaire, il y a également le cynisme d’un Premier ministre espagnol qui entaché par des affaires judiciaires cherche à construire un bilan économique et politique, y compris en s’alliant avec des régimes douteux comme celui de M. Tebboune.

L’Espagne n’aura pas l’excuse de l’ignorance. Elle sait précisément ce qu’il advient d’un homme remis à Alger, pour l’avoir déjà fait. En 2022, Madrid a extradé l’opposant Mohamed Benhalima. À peine rentré, il a été torturé, puis exhibé à la télévision d’État pour y réciter des aveux dictés. Amnesty International avait prévenu ; le régime a fait, à la lettre, ce qu’on annonçait qu’il ferait. Ce précédent n’a pas trois ans, et il pèse désormais sur chaque décision que prendra la justice espagnole.

Car un autre homme attend, en ce moment, dans une cellule de Barcelone. Ayoub Aïssiou, patron de presse algérien réfugié en France, dont Alger réclame la tête. Et le décor de cette demande donne froid dans le dos. Pedro Sánchez sort d’une visite à Alger, une réunion de haut niveau se prépare pour l’automne, le gaz algérien coule de nouveau à flots vers les côtes d’Almería. Dans ce climat de retrouvailles, un réfugié encombrant devient une monnaie d’échange bien commode. Quand on sait et qu’on hésite quand même, cela ne s’appelle plus de l’aveuglement. Cela porte un autre nom.

Le pouvoir algérien plaidera le droit commun, l’affaire de gestion, le dossier bien ficelé. Il faut avoir le cœur solidement accroché pour y croire. L’Algérie n’a pas une justice indépendante, elle a une justice aux ordres, et le défilé récent de ses victimes en tient lieu de preuve. On citera Christophe Gleizes, journaliste français, jeté en prison pour avoir fait son métier, mais aussi pour servir d’otage afin qu’Alger obtienne, contre sa libération, c’est ce qu’espère Tebboune, l’extinction d’une affaire – celle dont a été victime le lanceur d’alerte Amir DZ – dans laquelle sont impliqués directement les services de M. Tebboune. Dans les affaires algériennes, le même dénominateur, un verdict écrit avant l’audience et, le plus souvent, dans le bureau du dictateur algérien. Comment croire un instant qu’un homme d’affaires tombé en disgrâce, dont les médias dénonçaient la gouvernance du régime, obtiendrait, lui, le procès équitable refusé à tous les autres ? Le dossier qui le retient aujourd’hui derrière les barreaux à Barcelone a d’ailleurs été ouvert après son départ, taillé sur mesure pour aller le cueillir là où il se croyait à l’abri. Parce qu’il faut qu’on se le dise : dans certaines de nos démocraties, les voyous qui servent le régime de Tebboune (ou d’autres régimes similaires) sont mieux protégés que ceux qui les dénoncent.

Reste ce que le mot « extradition » recouvre si pudiquement, le sort réel d’un opposant rendu à cette justice. Ce qui est arrivé à Benhalima n’était pas un accident de parcours et l’aveu télévisé en est la signature, non la bavure. Depuis des années, le Comité contre la torture de l’ONU et les organisations de défense des droits humains décrivent des prisons algériennes qui ignorent superbement les garanties que l’Europe croit universelles. Le beau-père d’Aïssiou, l’ancien sénateur Ould Zmirli, y purge sept ans, sous des motifs que personne de sérieux ne prend au premier degré. Voilà l’horizon. Pas seulement la prison. La mécanique de l’humiliation et du châtiment, dont on ne ressort jamais tout à fait entier. José Sanchez est prévenu et on est en droit de penser que la justice espagnole sera plus raisonnable que ce premier ministre espagnol qui fait honte à toute l’Europe.

Alors la question n’est pas espagnole, elle est européenne. À quoi servent la Convention de Genève et la Convention européenne des droits de l’homme, si un État membre peut les plier au premier marchandage gazier venu ? Livrer Aïssiou, ce serait signifier à tous les exilés que le sol européen a cessé de protéger, qu’il suffit à une dictature d’attendre le bon virage diplomatique pour reprendre ses proies. Madrid a encore le choix. Refuser, comme le droit l’y oblige. Ou céder, et découvrir qu’aucun mètre cube de gaz ne rachète un homme qu’on a rendu à ses tortionnaires. Une dictature ne devrait jamais pouvoir rattraper à Barcelone celui qui lui a échappé à Alger. Si elle le peut, ce n’est plus l’Algérie qui aura triomphé ce jour-là. C’est l’Europe qui se sera reniée.

S. R.

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