La France livrera-t-elle les ennemis de Tebboune ?

Depuis qu’Alger et Paris ont renoué le fil d’une coopération judiciaire que deux ans de crise avaient sectionné, une poignée d’hommes d’affaires algériens réfugiés sur le sol français redoutent de devenir la monnaie d’un réchauffement. Le droit les protège. La politique, beaucoup moins. Depuis qu’Alger et Paris ont renoué le fil d’une coopération judiciaire que deux ans de crise avaient sectionné, une poignée d’hommes d’affaires algériens réfugiés sur le sol français redoutent de devenir la monnaie d’un réchauffement. Le droit les protège. La politique, beaucoup moins.

Par Mohamed Sifaoui

Publié le 19 juin 2026

La France livrera-t-elle les ennemis de Tebboune ?

Ayoub Aïssiou (à gauche) est devenu la bête noire de Tebboune.

© Rupture

La question revient, lancinante, dans la bouche de quelques exilés. La République va-t-elle nous vendre pour faire plaisir à Tebboune ? Ils ont raison de la poser. Ils auraient tort de croire que la réponse se loge dans la morale affichée de l’État français. Elle se loge ailleurs, dans un mot que les chancelleries préfèrent aux grands principes : la qualification. Tout, pour ces hommes, dépendra de la case où on les rangera.

Commençons par ce qui rassure, puisqu’il y a de quoi rassurer. Sur le papier, la France ne livre pas qui elle veut, quand elle veut. L’extradition est corsetée par le droit interne et par les conventions internationales. Le statut de réfugié, la demande d’asile, le simple risque de traitements inhumains, l’incapacité à garantir un procès équitable dans le pays d’origine suffisent, en principe, à verrouiller toute remise. Et la décision ultime échappe au pouvoir : elle revient au juge, qui a déjà, par le passé, contrarié l’exécutif. Le précédent est récent.

En mars 2025, au plus noir de la brouille, la justice française refusait d’extrader Abdeslam Bouchouareb, ancien ministre de Bouteflika réclamé par Alger et déjà condamné chez lui à un empilement de peines de vingt ans. Le ministère algérien des Affaires étrangères avait alors fustigé « l’absence totale de coopération » de Paris. La preuve, s’il en fallait, que le contrôle du juge n’est pas une politesse diplomatique. C’est un verrou.

De plus, comme souvent, en dénonçant une « absence totale de coopération », Alger ne disait pas le vrai. Selon nos informations, sur 134 demandes relatives à des « biens mal acquis », 77 avaient déjà été exécutées par la justice française. Les 57 autres butaient sur un point qu’Alger se garde de rappeler : Paris avait réclamé un complément d’informations que les autorités algériennes n’ont jamais fourni. Récemment, cela dit, au moment du dégel, des procureurs algériens sont venus travailler à Paris, aux côtés du Parquet national financier, sur plusieurs cas précis.

Car le décor a changé du tout au tout. Le 18 mai 2026, Gérald Darmanin, garde des Sceaux, était reçu à Alger par Tebboune en personne, au terme de deux heures et demie d’entretien. Au menu : la criminalité organisée, le narcotrafic, les extraditions et, surtout, le dossier des « biens mal acquis », ces demandes que le ministre a, devant la presse, arrondies à « une centaine ». C’est à l’occasion de cette visite qu’il avait réitéré une invitation à l’adresse des magistrats algériens à venir à Paris au début de juin, en vue d’« éventuelles saisies et confiscations ».

Il a même cité un modèle, celui de la coopération récemment nouée avec le Maroc, qu’il rêve de transposer. Et cette visite ne tombe pas du ciel : elle clôt une procession. Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez à Alger en février, la ministre déléguée aux Armées Alice Rufo reçue par Tebboune et par le général Chengriha, le ministre algérien de l’Intérieur Saïd Sayoud venu à Paris, la timide reprise des laissez-passer consulaires pour expulser vers l’Algérie. Dans ce ballet de concessions réciproques, un homme isolé pèse peu. Il est la petite monnaie d’une transaction qui le dépasse.

Le malheur, c’est que l’extradition n’est qu’une porte parmi d’autres, et la plus bruyante. Derrière elle s’en ouvrent deux autres, plus discrètes, et c’est par là que le vent passe. L’entraide pénale d’abord, qui permet à un juge algérien d’adresser à son homologue français une commission rogatoire internationale : saisir un compte, perquisitionner un bien, lever un secret bancaire. Aucun débat public, aucune audience solennelle, une mécanique d’officines qui s’exécute loin des caméras. La restitution ensuite, et c’est l’arme la plus neuve.

La France ne livre pas les réfugiés statutaires

Depuis la loi du 4 août 2021, rendue opérationnelle par une circulaire de novembre 2022, la France s’est dotée d’un dispositif taillé pour rendre aux États d’origine les avoirs « issus de la corruption », une fois ces biens confisqués par sa propre justice. Belle cause. Sauf que ce mécanisme n’est pas confié aux magistrats : il est administré par le Quai d’Orsay. Autrement dit par des diplomates, dont le métier consiste précisément à ménager Alger et d’autres États voyous. Lors du vote, quelques parlementaires lucides avaient prévenu qu’il ne faudrait jamais mêler ces restitutions à d’autres enjeux diplomatiques. On mesure aujourd’hui la naïveté de l’avertissement.

Car à la vérité, il est là le cœur du problème : Abdelmadjid Tebboune, connu pour ses penchants affairistes, passés et présents, connu pour entretenir des liens assez particulier et « très personnels » avec des milliardaires turcs auxquels il a ouvert des boulevards d’investissement en Algérie et connu aussi pour avoir permis à deux de ses fils de préempter certains secteurs d’activité, comme l’acier, l’importation de maïs, par exemple, a des comptes personnels à régler avec certains hommes d’affaires, désormais poursuivis abusivement, le plus souvent sous des motifs fallacieux sous les incriminations bateau de « blanchiment d’argent » ou de « transfert de devises à l’étranger » et condamnés à des peines de plusieurs décennies de prison.

Si les autorités françaises, pour se donner bonne conscience, se fient à la façade officielle et aux déclarations tout en refusant de prendre en compte la réalité du régime algérien et surtout de ses appareils sécuritaires et judiciaires, elles s’enfonceront dans une logique ignominieuse et une posture plus qu’hypocrite, indigne d’une démocratie.

Il ne faut pas oublier que cette Algérie dont on parle est la même qui a été évoquée par le procureur antiterroriste Olivier Christen lorsque ce dernier a rappelé que le régime de Tebboune faisait l’objet d’une enquête en cours pour « terrorisme d’État ». Cela dit tout, ou presque, de la crédibilité du pouvoir de Tebboune.   

Darmanin, il est vrai, a posé une limite, et elle compte : la France ne livre pas les réfugiés statutaires. Mais il a aussitôt entrebâillé la porte d’à côté, celle de la coopération « légitime », de l’entraide, de l’échange d’informations bancaires et patrimoniales. C’est là que le bât blesse. Le vrai péril, pour ces exilés, n’a jamais été l’extradition spectaculaire, celle qui se plaide au grand jour et finit devant le Conseil d’État sous l’œil des avocats. Le vrai péril est sourd. Geler un compte, honorer une commission rogatoire, transmettre un relevé, communiquer un acte de propriété : autant de gestes techniques qui ne réclament aucun juge des extraditions et qui peuvent étrangler un homme sans qu’un seul avion ne décolle.

Qu’on se souvienne de l’emprisonnement de Boualem Sansal et des poursuites, toujours abusives, contre Kamel Daoud

La France ne remettra pas le corps. Elle peut, sans le dire, prêter son appareil judiciaire à un dossier qu’Alger aura pris soin d’emballer en affaire de corruption plutôt qu’en règlement de comptes. Le régime l’a d’ailleurs compris depuis longtemps, lui qui oppose volontiers le « blocage » français à la Suisse, dont le mécanisme de restitution, le plus abouti d’Europe, a déjà rendu des dizaines de millions de dollars. Le message à Paris est limpide : faites au moins aussi bien que Berne.

Le cas d’Ayoub Aïssiou et de ses frères se tient exactement sur cette ligne de faille. Patrons de presse, les Aïssiou détenaient la première chaîne privée du paysage audiovisuel algérien, avant qu’on ne la ferme, aussi abusivement que le reste. En décembre 2025, le tribunal de Sidi M’hamed les a condamnés par contumace dans une affaire que la justice algérienne décrit comme un vaste montage de corruption, de blanchiment et d’escroquerie, impliquant jusqu’à un ancien vice-président de la Fédération algérienne de football, qui n’est autre que le beau-père d’Ayoub Aïssiou. Ce dernier a écopé de vingt ans de prison ferme, assortis d’un mandat d’arrêt international. Ses frères, de quinze ans chacun. Voilà pour le récit d’Alger. Soumis à l’examen de juristes, pourtant, le dossier accuse vite ses faiblesses, tant la logique de l’accusation paraît bâtie à rebours des faits.

Le mis en cause, lui, en sert un autre, radicalement opposé. Il soutient que la machine judiciaire ne s’est ébranlée qu’après son refus de céder, gratuitement, des biens convoités par l’entourage du chef de l’État. Selon lui, le propre fils du président lui aurait réclamé l’abandon de trois logements. Racket déguisé en probité, affirme-t-il. Prédation maquillée en justice. Nous avons pu constater, de visu, des échanges de textos entre des proches de l’autocrate algérien, notamment son conseiller à la communication et Ayoub Aïssiou. Nous citons que cet exemple, mais ils sont beaucoup plus nombreux. C’est ce qui nous amène à croire davantage la version de l’accusé que celle d’un régime connu pour sa propension à la prédation.

Fallait-il pour autant suspendre son jugement, renvoyer les deux récits dos à dos ? La prudence le voudrait. Les faits l’interdisent. Une condamnation prononcée par contumace, par une justice dont l’indépendance fait l’objet d’un soupçon amplement documenté, n’a pas la valeur probante d’un verdict arraché à un procès contradictoire. Le régime de Tebboune a fait du code pénal une arme de règne. Qu’on se souvienne du journaliste français Christophe Gleizes, condamné à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme » quand son seul forfait fut d’enquêter sur un club de football. Qu’on se souvienne de l’emprisonnement de Boualem Sansal et des poursuites, toujours abusives, contre Kamel Daoud. Dans un tel système, l’accusation et même l’étiquette « corruption » n’est jamais innocente : elle sert à rendre un adversaire présentable, livrable, saisissable. De plus, son caractère kafkaïen réside dans le fait que des corrompus accusent de corruption tout détracteur. Reste qu’invoquer la persécution ne suffit pas à blanchir, et que plus d’un profiteur de l’ancien système a su endosser la défroque du dissident. Mais c’est précisément l’honneur d’un État de droit que de ne pas confondre les deux. Comment Paris coopérerait-il sur les « biens mal acquis », cause légitime s’il en fut, sans se muer en bras séculier d’une vendetta de palais ?

Alger l’a parfaitement compris, qui classe méthodiquement ses ennemis dans la case « corruption » pour les rendre saisissables

Reste l’illusion du parapluie. Beaucoup d’exilés croient le statut de réfugié acquis d’avance, comme un dû. Il ne se décrète pas, il s’arrache, devant l’OFPRA puis devant la Cour nationale du droit d’asile, au terme d’une instruction qui pèse les preuves de la persécution. Et c’est ici que le sort de ces hommes se complique cruellement. Pour décrocher l’asile, il faut ressembler à une victime politique. Or l’ancien homme d’affaires que sa fortune adossait, hier, aux cercles du pouvoir, peine par définition à se présenter en martyr. Son passé le trahit avant même qu’il ait plaidé. Le voilà sommé de prouver qu’il a basculé du côté des proies, lui qu’on rangeait naguère instinctivement parmi les prédateurs. Tant qu’il n’a pas gagné ce procès-là, le verrou que Darmanin a décrit ne le protège pas. Il ne ferme aucune porte.

Le problème réside dans le fait que tout cela sert le narratif de Tebboune qui fait croire aussi bien à l’opinion algérienne qu’aux partenaires étrangers que tous ceux qui étaient plus ou moins proches ou liés d’une manière ou d’une autre à Bouteflika seraient des corrompus, sauf lui qui fut, un temps son confident, son dévoué, son ministre, son premier ministre et son premier défenseur. Rappelons tout de même que les frères Bouteflika avaient même sauvé la mise à Tebboune lui épargnant la prison quand celui-ci était poursuivi, pour corruption, dans le cadre de l’affaire Khalifa. 

La réponse réaliste à l’angoisse des exilés tient donc en deux temps, et il faut les énoncer sans flatterie. Non, la France ne les sacrifiera pas mécaniquement. Le droit d’asile, le contrôle du juge, une certaine idée de l’État de droit rendent ardue la livraison d’un profil nettement politique, et Paris a déjà encaissé la fureur d’Alger pour avoir su dire non. Mais oui, le risque d’un sacrifice ciblé existe, bien réel, pour celui qui reste mal arrimé juridiquement, dont le dossier économique paraît solide, et que l’opinion range d’instinct dans la galerie des fossoyeurs de l’ère Bouteflika. Dans un moment où Paris brûle de prouver sa bonne foi sur la restitution des fonds détournés, un exilé sans statut peut devenir une concession qui ne dit pas son nom, le gage discret offert pour huiler le reste de la relation.

La meilleure assurance n’est donc pas la vertu de l’État français, qui s’interprète au cas par cas et se plie volontiers à la raison d’État. C’est la qualité de l’ancrage. Un statut solidement constitué. Une défense bâtie pierre par pierre sur le caractère sélectif et politique des poursuites. Une visibilité qui fait basculer un dossier négociable dans la catégorie, autrement plus coûteuse, du cas politique intransigeable. Tant qu’il demeure invisible, l’exilé n’est qu’une ligne dans un échange de bons procédés. Dès qu’il devient un symbole, le prix de sa livraison grimpe au point de dissuader l’État de payer.

Tout se joue, en définitive, sur le récit. Celui qui impose sa lecture impose son sort. Alger l’a parfaitement compris, qui classe méthodiquement ses ennemis dans la case « corruption » pour les rendre saisissables. Aux exilés de comprendre, à leur tour, que leur salut ne descendra jamais d’un ministère. Il se gagnera pied à pied, dans la bataille du sens, pour qu’on ne confonde jamais la justice avec la vengeance d’un pouvoir.

M. S.

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