À Izmir, la rue parle encore au nom d’Atatürk
Par Kamel Bencheikh
Publié le 23 février 2026

Atatürk avait voulu bâtir un État où la religion resterait dans la sphère privée afin de préserver la liberté de tous.
À Izmir, une manifestation pro-laïcité a récemment rassemblé des citoyens venus dénoncer l’organisation d’activités liées au ramadan dans l’espace public. Le slogan — « Nous ne céderons pas aux ténèbres » — dit beaucoup de la charge émotionnelle qui entoure, en Turquie, tout débat sur la place du religieux.
Car dans cette ville tournée vers la mer, chaque rassemblement de ce type semble convoquer une mémoire plus vaste que l’événement lui-même. Comme si la foule ne parlait jamais seule. Comme si une voix ancienne continuait de résonner derrière les pancartes, celle de Kemal Atatürk.
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Izmir n’est pas n’importe quelle ville dans l’imaginaire politique turc. Elle est depuis longtemps un bastion de l’esprit républicain et laïque. Lorsqu’une partie de ses habitants descend dans la rue pour défendre la neutralité de l’espace public, elle ne réagit pas seulement à une actualité immédiate. Elle s’inscrit dans une continuité historique, presque dans une fidélité.
La manifestation évoquée ces derniers jours — qu’elle soit modeste ou plus large — s’insère dans cette longue tension qui traverse la Turquie contemporaine : comment concilier une société profondément marquée par la religion avec l’idéal d’un État strictement laïque ? La question n’est pas nouvelle. Elle est au cœur du projet politique né dans les années 1920, lorsque la jeune République entreprit de redéfinir radicalement le rapport entre pouvoir et sacré.
Atatürk avait voulu bâtir un État où la religion resterait dans la sphère privée afin de préserver la liberté de tous. Non pas pour effacer la foi, mais pour empêcher qu’elle ne devienne un instrument politique. Dans son esprit, la laïcité était moins une doctrine qu’une garantie : celle d’une citoyenneté affranchie des appartenances imposées.
C’est précisément cette idée que semblent invoquer les manifestants d’Izmir. Leur inquiétude — parfois exprimée avec des mots très durs — traduit la peur d’un glissement progressif, d’un changement d’équilibre dans la vie publique. Derrière la dénonciation d’événements liés au ramadan, c’est en réalité une interrogation plus profonde qui se fait entendre : jusqu’où doit aller la visibilité du religieux dans une République née de la volonté de s’en émanciper politiquement ?
Bien sûr, la Turquie d’aujourd’hui n’est plus celle d’Atatürk. La société a changé, les sensibilités se sont diversifiées, et la laïcité elle-même fait l’objet d’interprétations concurrentes. Mais chaque manifestation rappelle que le débat fondateur reste ouvert, presque un siècle plus tard.
Que reste-t-il du pacte laïque dans la Turquie contemporaine ? Et surtout, comment faire vivre cet héritage sans le figer ni le trahir ?
Peut-être est-ce là le paradoxe d’Atatürk : avoir créé un pays où son œuvre continue d’être discutée, défendue, contestée — mais jamais ignorée. Et où, chaque fois que la foule se rassemble pour parler de laïcité, son ombre n’est jamais très loin.
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