« Tenir sur le fil », ou la douceur comme acte de résistance

Dans son recueil, Rita Sferrazza, publié aux éditions Les Bonnes Feuilles, explore une poésie de la lumière fragile où l’intime se confronte à la mémoire, à la peur et à l’espérance, dans une langue sensorielle qui cherche moins à dire qu’à envelopper.

Par Kamel Bencheikh

Publié le 17 février 2026

« Tenir sur le fil », ou la douceur comme acte de résistance

La grande force de "Tenir sur le fil" réside dans son authenticité émotionnelle.

Il est des recueils qui s’imposent non par la démonstration mais par la présence. Tenir sur le fil appartient à cette famille de livres qui se lisent comme on entre dans une chambre intérieure — avec précaution, presque à voix basse. La poésie de Rita Sferrazza s’y déploie comme un mouvement continu, une oscillation sensible entre refuge et vertige, où chaque texte semble chercher un point d’équilibre entre la blessure et la lumière.

Dès les premiers poèmes, la langue installe un climat de douceur tactile. Le feu, la lumière tamisée, les étoffes, la pluie, les parfums composent un univers sensoriel dense, presque enveloppant. Cette matérialité du langage n’est pas décorative, elle constitue la véritable matière du livre. Chez Sferrazza, la poésie se touche autant qu’elle se lit. Elle procède par impressions, par sensations déposées, créant une proximité immédiate avec le lecteur.

Cette écriture privilégie les vers courts, le souffle simple, parfois proche de la litanie. Les répétitions, les adresses et les formules brèves donnent aux textes une tonalité incantatoire, comme si la parole cherchait à conjurer la peur autant qu’à affirmer la vie. Il s’en dégage une impression de parole sincère, offerte sans détour, qui assume pleinement sa dimension émotionnelle.

Mais la douceur n’est jamais naïve. Le recueil est traversé par une tension constante entre consolation et douleur. À la chaleur du feu répondent la peur, la solitude, la mémoire des blessures. Certaines figures — l’absence, le « Lui », les chaises vides — introduisent une tonalité de manque, presque de deuil discret, qui vient fissurer l’espace protecteur construit par les images de lumière.

Cette coexistence des contraires constitue l’un des ressorts les plus touchants du livre. L’amour y apparaît non comme une évidence mais comme une conquête fragile, un choix renouvelé face aux forces d’inhibition et de repli. La poésie devient alors un geste de maintien, une manière de préserver la chaleur intérieure malgré l’ombre.

Un autre trait marquant du recueil réside dans la constante métamorphose du sujet lyrique. La voix poétique se fait tour à tour chant d’oiseau, poussière d’ange, lave d’or, pluie de lumière. Cette fluidité identitaire traduit une volonté de fusion avec le monde naturel, comme si l’intime ne pouvait se dire qu’en se mêlant aux éléments. La nature — mer, vent, nuit, volcan, pluie — devient ainsi le miroir des états intérieurs, inscrivant l’expérience personnelle dans une dimension presque cosmique.

Cette ouverture vers le monde s’accompagne d’une spiritualité diffuse, jamais doctrinale, mais perceptible dans la présence des étoiles, des anges, des unions sacrées. L’amour y est posé comme principe fondamental, capable d’apaiser le tourment et de relier les êtres au-delà du temps. Cette confiance dans la force réparatrice du lien donne au recueil sa tonalité profondément humaine.

On retrouve également, en filigrane, une réflexion sur la transmission et la trace. Les symboles portés, les héritages évoqués, les souvenirs partagés inscrivent la parole dans une continuité. La poésie devient un lieu où quelque chose se transmet malgré la fragilité des existences, où la mémoire se transforme en promesse.

D’un point de vue critique, la grande force de Tenir sur le fil réside dans son authenticité émotionnelle. La poésie ne cherche ni l’ironie ni l’opacité, elle assume une parole du cœur, généreuse et lumineuse. Cette franchise confère aux textes une immédiateté rare, capable de toucher sans artifice.

On pourrait parfois souhaiter un resserrement de certaines images, tant la profusion symbolique est riche, mais cette abondance participe aussi de l’identité du recueil. Elle traduit un mouvement intérieur foisonnant, une parole qui préfère l’élan à la retenue, la plénitude à la sécheresse.

Au fil des poèmes se dessine ainsi un parcours qui va du refuge intime vers une ouverture plus large à la vie. De la chaleur protectrice à l’affirmation d’un élan vital, la voix poétique trace un chemin d’apaisement sans jamais nier la fragilité du monde.

Au terme de la lecture, il reste l’impression d’une présence chaleureuse, d’une parole qui cherche à réparer sans prétendre guérir, d’une écriture attentive aux failles comme aux lumières. Tenir sur le fil apparaît alors comme une poésie de l’équilibre — fragile mais tenace — où la douceur devient une forme de courage.

K. B.

Tenir sur le fil de Rita Sferrazza, éditions Les Bonnes feuilles, 2026, 96 pages, 16,10€

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