Quand la République baisse les yeux

Il existe des moments où l'on ne sait plus ce qui est le plus inquiétant : l'offensive des militants ou la faiblesse de ceux qui devraient défendre les principes communs. Ce qui s'est produit récemment à Ivry-sur-Seine n'est pas un simple épisode de politique locale. Ce n'est pas davantage une anecdote destinée à alimenter quelques polémiques sur les réseaux sociaux avant de sombrer dans l'oubli. C'est le symptôme d'un mal plus profond, plus grave, qui ronge peu à peu notre vie publique : la disparition progressive des repères qui faisaient encore consensus. 

Par Kamel Bencheikh

Publié le 13 juin 2026

Quand la République baisse les yeux

Depuis des décennies, la laïcité est caricaturée, déformée, attaquée de toutes parts. Pourtant, elle demeure l'un des plus précieux instruments de paix civile que notre pays ait inventés.

© Rupture

Dans une assemblée municipale de la République française, une élue a choisi d’afficher son voile non comme une conviction personnelle relevant de sa sphère privée, mais comme un marqueur revendiqué de son engagement politique. Chacun est libre de ses croyances. Là n’est pas le sujet. Ce qui interroge, c’est la transformation d’un symbole religieux en bannière idéologique au cœur même d’une institution censée représenter tous les citoyens sans distinction. Mais le plus stupéfiant n’est peut-être pas là. Le plus stupéfiant est d’entendre le maire de la commune expliquer avec une désinvolture confondante que la laïcité n’aurait finalement aucun lien avec le fonctionnement d’un conseil municipal.

Comme si l’exigence de neutralité qui s’impose à l’espace public pouvait être rangée dans un tiroir lorsque cela devient politiquement commode. Comme si les principes fondateurs de notre pacte républicain étaient devenus de simples variables d’ajustement soumises aux circonstances électorales. Cette manière de contourner le problème plutôt que de l’affronter me met profondément en colère.

Depuis des décennies, la laïcité est caricaturée, déformée, attaquée de toutes parts. Pourtant, elle demeure l’un des plus précieux instruments de paix civile que notre pays ait inventés. Elle ne combat aucune foi. Elle n’humilie aucune conviction. Elle garantit précisément à chacun le droit de croire, de ne pas croire ou de changer de croyance sans subir la pression d’un groupe, d’une communauté ou d’une religion. 

Pourquoi est-il devenu si difficile de rappeler cette évidence ? Pourquoi tant de responsables politiques semblent tétanisés à l’idée de défendre ce principe pourtant inscrit au cœur de notre modèle républicain ? À force de céder sur tout, à force de reculer devant chaque revendication identitaire, certains finissent par considérer l’abandon comme une forme de progrès. Ils confondent la tolérance avec la renonciation.

Lorsque la neutralité cesse d’être la règle, chaque groupe se sent autorisé à imposer sa visibilité particulière

Ils prennent la capitulation pour de l’ouverture d’esprit. Ils s’imaginent apaiser les tensions alors qu’ils alimentent en réalité les fractures qu’ils prétendent combattre. La suite de la scène était presque prévisible. Face à cette démonstration communautaire, d’autres élus ont choisi de répondre par une démonstration symétrique en exhibant des symboles chrétiens. La séance municipale s’est alors transformée en concours d’affirmations identitaires. Chacun est venu avec son étendard. Chacun a joué son rôle devant les caméras.

Pendant ce temps, l’idée même de République disparaissait derrière le décor. Voilà où conduit l’abandon des principes communs. Lorsque la neutralité cesse d’être la règle, chaque groupe se sent autorisé à imposer sa visibilité particulière. Lorsqu’on accepte qu’un symbole religieux devienne un instrument politique pour les uns, il devient impossible de reprocher aux autres de faire exactement la même chose. La logique est implacable. Et ensuite, les mêmes responsables s’étonnent de voir la société se fragmenter. Les mêmes feignent de découvrir la montée des tensions communautaires. Les mêmes s’interrogent sur l’affaiblissement du sentiment d’appartenance nationale. 

Pour ma part, je refuse cette hypocrisie. Je refuse que l’on présente comme une avancée ce qui ressemble à un recul. Je refuse que l’on travestisse la laïcité jusqu’à lui faire dire exactement l’inverse de ce qu’elle signifie. Je refuse surtout cette lâcheté devenue trop fréquente dans une partie de la classe politique. 

Pour quelques voix, pour quelques alliances électorales, pour quelques calculs à court terme, certains semblent désormais prêts à sacrifier ce qui devrait pourtant demeurer hors négociation. Car derrière cette affaire se pose une question simple. Existe-t-il encore des principes que l’on est prêt à défendre lorsqu’ils deviennent inconfortables ? Ou bien faut-il comprendre que tout est désormais négociable, y compris les fondements mêmes de notre vie commune ? Les responsables nationaux du Parti communiste ne pourront pas éternellement contourner cette interrogation. Ils doivent dire clairement ce qu’ils pensent de cette situation. Ils doivent expliquer aux citoyens si cette vision de la laïcité est désormais la leur ou si elle constitue une dérive qu’ils désapprouvent.

Il arrive un moment où l’on ne peut plus se réfugier derrière les ambiguïtés, les formules prudentes ou les silences calculés. Parce qu’en politique, il existe des silences qui parlent plus fort que les discours. Et celui-ci, s’il perdure, sera compris comme une approbation.

K. B.

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