Macron et Mélenchon, les deux visages d’une République qui s’effondre

Il y a des lendemains où l'on se réveille avec le sentiment que quelque chose s'est abîmé dans son pays, et qu'on ne le réparera pas. Ce dimanche matin, ce que je ressens, c'est de la colère. Une colère mêlée de honte, de tristesse et, je l'avoue, d'un désespoir assez profond.

Par Kamel Bencheikh

Publié le 18 octobre 2026

Macron et Mélenchon, les deux visages d’une République qui s’effondre

Leur responsabilité n'est pas identique, mais leurs ambitions respectives risquent de nous conduire à une impasse dont ils ne paieront pas personnellement le prix.

Les images de la veille sont insupportables. Des commerces dévastés, des bâtiments publics saccagés, des incendies, des policiers pris pour cibles, des rues livrées à des groupes décidés à imposer leur loi. Derrière ces images, une question revient sans cesse : comment la France en est-elle arrivée là ?

Je refuse de voir dans ces scènes une simple flambée de violence, appelée à retomber avec les fumées des incendies. Ce qui s’est produit le 17 octobre révèle une crise plus grave. Celle d’un État qui peine à faire respecter ses règles, d’une autorité publiquement contestée, d’une classe politique qui semble avoir perdu jusqu’au sens de ses responsabilités.

Deux hommes portent, à mes yeux, une responsabilité politique majeure dans cette décomposition : Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon.

Macron, l’homme qui aura épuisé l’autorité de l’État

Emmanuel Macron a voulu incarner la maîtrise, la modernité, l’efficacité. Il laissera peut-être le souvenir d’un président qui aura surtout consommé le crédit politique de la fonction présidentielle, et à une vitesse vertigineuse.

Depuis son arrivée au pouvoir, les crises se succèdent, les colères s’accumulent, les fractures s’élargissent. Les institutions sont fragilisées par les affrontements politiques, et la parole présidentielle a perdu une part considérable de sa force.

Il ne suffit pas de condamner les violences après coup, de promettre des sanctions et de proclamer que l’État ne reculera pas. Encore faut-il que cet État puisse effectivement protéger les citoyens, défendre les biens, garantir la liberté de circuler et empêcher qu’une poignée de casseurs transforme une ville en terrain de guérilla.

Hier, les images de Paris et celles des autres villes touchées ont montré une puissance publique débordée. Le Monde a décrit une capitale désorientée, confrontée à des groupes mobiles et déterminés, face auxquels le dispositif de maintien de l’ordre a montré ses limites.

Qui peut sérieusement prétendre que cette situation est normale ?

Je ne reproche pas à Macron d’être responsable de chaque pierre lancée, de chaque vitrine brisée, de chaque incendie. Les auteurs de ces actes doivent répondre personnellement de ce qu’ils ont fait. Je lui reproche d’avoir présidé à une dégradation continue du rapport entre le pouvoir, les institutions et une partie du pays, sans parvenir à restaurer la confiance ni à faire respecter durablement l’autorité républicaine.

Un président n’est pas responsable de tout. Il est responsable de ce qu’il fait de son pouvoir. Et quand, au terme de son mandat, le pays semble plus divisé, l’État plus contesté et la parole politique plus impuissante, il ne peut pas se défausser sur les circonstances, sur ses adversaires ou sur les difficultés de l’époque.

Mélenchon, l’homme qui espère récolter ce que le désordre fait pousser

Jean-Luc Mélenchon joue une autre partition. Il n’a pas le pouvoir présidentiel, mais il porte une responsabilité politique que ses déclarations ne sauraient effacer.

Il sait transformer chaque crise en procès de la République, chaque affrontement en accusation contre la police, chaque difficulté en occasion de désigner des coupables. Quand les violences éclatent, il met en cause le commandement policier, parle de désordre organisé, accuse les autorités d’avoir ouvert la porte au chaos. Il appelle aussi ses soutiens à ne pas participer aux pillages. Ces deux éléments doivent être rappelés ensemble.

Mais quel étrange rapport à la responsabilité que de dénoncer les dégâts tout en désignant systématiquement comme principale responsable l’autorité chargée de les contenir !

Depuis quand le policier qui tente de rétablir l’ordre devient-il coupable par principe ? Depuis quand l’institution qui protège les citoyens doit-elle s’excuser d’exister devant ceux qui cherchent à la défier ?

Mélenchon connaît le pouvoir des mots. Il connaît aussi les effets de la désignation permanente d’ennemis. Il sait que la colère mobilise, que l’indignation rassemble, que la confrontation nourrit les ambitions politiques.

Ce que je lui reproche, c’est de jouer avec un feu dont les Français ordinaires paient le prix. Le commerçant dont la boutique est détruite ne vit pas dans les studios de télévision. Les habitants qui retrouvent leur quartier dévasté n’ont pas de tribune permanente. Les policiers blessés ne sont pas des accessoires dans une stratégie électorale.

Mélenchon prétend préparer l’alternance. Mais quelle République entend-il diriger demain, s’il contribue aujourd’hui à discréditer les institutions qui permettent précisément à une démocratie de fonctionner ?

Deux ambitions personnelles, une même facture nationale

Macron et Mélenchon sont politiquement différents. Ils ne portent ni le même projet ni la même vision de la société. Pourtant, ils finissent par se rejoindre dans une même impasse : l’intérêt supérieur du pays passe après leur combat pour conserver, conquérir ou imposer le pouvoir.

L’un a gouverné sans parvenir à réconcilier les Français avec leurs institutions. L’autre veut capitaliser sur leur colère en poussant toujours plus loin la confrontation. L’un a usé l’autorité dont il disposait. L’autre exploite les failles que cette usure laisse derrière elle.

Le premier ne maîtrise plus suffisamment les événements pour convaincre de sa capacité à gouverner. Le second voudrait nous faire croire que celui qui conteste le plus bruyamment l’ordre existant serait forcément capable de le rétablir.

Je n’y crois pas.

Leur responsabilité n’est pas identique, mais leurs ambitions respectives risquent de nous conduire à une impasse dont ils ne paieront pas personnellement le prix. Car ce sont toujours les mêmes qui encaissent : les salariés, les familles, les commerçants, les contribuables, les habitants des quartiers abandonnés à la violence, et les agents publics envoyés sur le terrain pour réparer ce que la politique n’a pas su empêcher.

Et qu’on ne vienne pas m’expliquer que tout cela se résume à une question d’argent.

Oui, les inégalités existent. Oui, la pauvreté, les difficultés scolaires, le sentiment d’abandon et les défaillances des services publics alimentent une colère réelle. Les nier serait aussi absurde que dangereux.

Mais aucune injustice ne donne le droit de piller une boutique. Aucune humiliation ne justifie d’incendier une mairie. Aucune difficulté sociale n’autorise à prendre un policier pour cible.

La solidarité nationale est indispensable. Elle ne peut pas devenir un alibi permanent pour renoncer à l’exigence, à la responsabilité individuelle et au respect de la loi.

Depuis des décennies, la France consacre des moyens considérables à la protection sociale et à la réduction des inégalités. Elle doit continuer à combattre la misère et à donner à chacun les moyens de réussir. Mais elle doit aussi retrouver la volonté de transmettre des règles communes, de sanctionner les violences et de rappeler que vivre dans une République implique des droits, et autant de devoirs.

Une société qui ne sait plus conjuguer la solidarité avec l’exigence finit par fragiliser les deux.

Ce qui me désespère, c’est ce que nous sommes en train de perdre

Je suis attaché à la France. À son histoire, à sa culture, à sa liberté de pensée, à la laïcité, à cette idée exigeante selon laquelle nous pouvons vivre ensemble sans nous soumettre aux fanatismes, aux intimidations ni aux rapports de force.

Je veux un pays où le professeur peut enseigner, où le policier peut exercer sa mission, où le maire peut administrer sa commune, où le commerçant peut ouvrir sa boutique sans redouter qu’une foule la détruise. Je veux un pays où l’on peut contester le gouvernement sans vouloir abattre les institutions, où l’on peut manifester sans transformer la rue en champ de bataille.

Est-ce devenu une ambition démesurée ?

Je regarde Macron, prisonnier de son bilan et incapable de faire renaître la confiance. Je regarde Mélenchon, convaincu que la radicalisation de la colère sert son dessein politique. Et je me demande combien de temps la France pourra encore supporter cette guerre des ambitions sans y laisser une part d’elle-même.

Une nation ne s’effondre pas forcément en un jour. Elle peut aussi se défaire lentement, à force de renoncements, de calculs, de discours incendiaires et d’autorité mal exercée.

Hier, nous avons peut-être aperçu ce que devient un pays lorsque ceux qui devraient le rassembler contribuent à l’épuiser.

Je ne veux ni céder à la peur ni me résigner. Mais je refuse de me raconter des histoires.

Macron aura eu le pouvoir de gouverner. Mélenchon rêve d’avoir celui de lui succéder. Aucun des deux ne peut prétendre servir la France si son ambition personnelle finit par compter davantage que la survie politique, morale et républicaine du pays.

Et c’est peut-être cela, au fond, le plus terrible : nous payons le prix de leurs échecs pendant qu’ils continuent à se battre pour leur avenir.

La France mérite mieux que cette alternative entre l’impuissance et la surenchère. Elle mérite des dirigeants qui aiment assez leur pays pour ne pas jouer avec ce qui le tient encore debout.

K. B.

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