Kahina Bahloul, première imame de France, a démystifié la sacralité présumée du port du voile
Première femme à se déclarer imame en France, l’islamologue franco-algérienne Kahina Bahloul affirme que le hidjab n’est pas une prescription coranique. Son argumentaire, fondé sur une lecture historicisée des versets et sur l’expérience de l’Algérie des années 1990, se heurte à un consensus juridique classique. Enquête sur un désaccord qui n’est pas seulement théologique.
Publié le 13 septembre 2026

Kahina Bahloull le dit clairement : « Le texte coranique n’oblige pas la femme à se voiler les cheveux. »
Kahina Bahloul naît le 5 mars 1979 à Paris, d’un père algérien kabyle issu d’une lignée maraboutique et d’une mère française dont les origines croisent le judaïsme polonais et le catholicisme. Elle passe son enfance et sa formation juridique en Kabylie, près de Béjaïa. Le milieu familial qu’elle décrit n’est pas celui de la normativité rituelle contemporaine,un islam éthique, centré sur la purification du cœur selon la formule qu’elle attribue à son père.
Kahina Bahloul naît le 5 mars 1979 à Paris, d’un père algérien kabyle issu d’une lignée maraboutique et d’une mère française dont les origines croisent le judaïsme polonais et le catholicisme. Elle passe son enfance et sa formation juridique en Kabylie, près de Béjaïa. Le milieu familial qu’elle décrit n’est pas celui de la normativité rituelle contemporaine,un islam éthique, centré sur la purification du cœur selon la formule qu’elle attribue à son père.
Une figure marginale d’un islam minoritaire
Deux bascules structurent ensuite son parcours. La première est collective, la décennie noire algérienne, au cours de laquelle les courants islamistes imposent une nouvelle économie morale du corps féminin. La seconde est privée,la mort de son père en 2009, qui la ramène au soufisme, puis les attentats de 2015, qui la décident à reprendre des études d’islamologie à l’École pratique des hautes études. Elle y prépare un doctorat, sous la direction de Pierre Lory, sur Ibn Arabī (1165-1240).
Au printemps 2019, Kahina Bahloul se déclare imame. Avec le philosophe Faker Korchane, elle lance le projet de la mosquée Fatima assemblée mixte, les prêches sont en français, imamat alterné, liberté vestimentaire. Son premier prêche public a lieu le 21 février 2020, devant une vingtaine de fidèles, dans une salle louée à Paris. Aucune instance représentative de l’islam de France n’a reconnu cette fonction. Tareq Oubrou Imam de Bordeaux a toutefois indiqué que l’imamat féminin n’était pas interdit par le Prophète. Kahina Bahloul pose elle-même une condition sociologique plus que canonique : « pour devenir imame, il faut qu’une congrégation religieuse adhère à votre discours ».
Le cœur de la thèse,uobligation ou interprétation
C’est dans l’entretien accordé à France Inter le 30 mars 2021, à la parution de Mon islam, ma liberté (Albin Michel), qu’elle formule le plus clairement sa position : « Je n’ai jamais porté le voile, mais j’ai vu cette transformation sociale dans l’Algérie des années 90, avec l’arrivée des courants fondamentalistes, qui ont diffusé l’idée que pour être une bonne musulmane, il fallait porter le voile, allant jusqu’à culpabiliser les femmes de s’habiller normalement. Le voile n’est pas une obligation religieuse, c’est une question d’interprétation de texte. Je n’ai aucune culpabilité, ni aucun remords, ni aucun problème à ne pas le porter, car je connais bien les textes. »
Sur RMC, elle précise le point philologique : « le texte coranique n’oblige pas la femme à se voiler les cheveux », elle affirme qu’aucun verset n’édicte une règle imposant de couvrir la tête, et que les trois passages habituellement invoqués décrivent une pudeur vestimentaire générale plutôt qu’un hidjab au sens contemporain. Cette lecture s’inscrit dans un courant que les sciences sociales nomment réformiste ou historiciste. Il distingue le texte des sédimentations jurisprudentielles Kahima Bahloul y ajoute une thèse soufie ,le Coran est parole de Dieu créée, donc historicisable, et non incréée, donc intouchable. Cette option, minoritaire dans le sunnisme, est la condition de possibilité de toute réinterprétation des versets dits « vestimentaires ».
Ce que dit ou plutôt ne dit pas le Coran
Le débat savant ne porte pas sur l’existence de prescriptions vestimentaires dans le Coran, mais sur leur portée. Deux versets du Coran structurent la discussion. Le premier, sourate an-Nūr, enjoint aux croyantes de rabattre leurs foulards sur l’ouverture de leur poitrine et de rien laisser paraître. Le mot khimār désigne, dans l’usage arabe ancien, une pièce de tissu portée sur la tête. Les commentateurs classiques, d’al-Ṭabarī à Ibn Kathīr, en ont déduit l’obligation de couvrir cheveux, cou et poitrine. Les lectures contemporaines historicistes font observer que le verset ne commande pas d’adopter le khimār il le suppose déjà porté mais d’en modifier l’usage,le rabattre sur la poitrine, là où les femmes de la Jāhiliyya laissaient le cou découvert. L’objet du verset serait donc la pudeur du décolleté, non l’institution d’un voile capillaire universel.
Le second, sourate al-Aḥzāb, demande aux épouses du Prophète, à ses filles et aux femmes des croyants de « ramener sur elles » une part de leurs jalābīb (manteaux amples), « afin d’être reconnues et de n’être pas importunées ». Le verset est circonstanciel la distinction sociale et protection contre le harcèlement.
Kahina Bahloul s’appuie sur cet argument lorsqu’elle rappelle que des esclaves pouvaient prier le buste découvert sans cesser d’être musulmanes.
Un troisième passage du Coran emploie le mot ḥijāb. Il désigne un rideau séparant l’espace privé des épouses du Prophète des visiteurs masculins, non un vêtement. L’extension sémantique du hidjab au foulard contemporain est donc, du point de vue lexical, une construction postérieure.
Le consensus des quatre écoles sunnites n’en a pas moins conclu, à partir de ces versets et d’un corpus de ḥadīth, à l’obligation pour la femme pubère de couvrir l’ensemble du corps hors visage et mains. Ce consensus n’est pas le texte. Il est une interprétation majoritaire, cristallisée entre le IIe et le IVe siècle de l’hégire, puis naturalisée. C’est ce passage du fiqhau statut de dogme que Kahina Bahloul refuse.
Une sociologie de la contrainte, pas seulement une exégèse
La force de son argumentaire tient aussi à l’articulation entre philologie et observation sociale. L’Algérie des années 1990 lui sert de laboratoire : en une génération, un vêtement devient le critère public de la « bonne musulmane ». La culpabilisation précède la contrainte. Elle ne confond pas, dans ses formulations les plus précises, le port volontaire et l’imposition. « Porter le voile est un choix selon le Coran, aussi je respecte celles qui l’utilisent librement. Mais ce qui m’énerve, c’est que l’on fasse du voile une identité. » En 2022, après la mort de Mahsa Amini, elle écrit qu’il faut arrêter de faire du voile un symbole de l’islam et que le revoilement observé depuis quelques décennies coïncide avec l’essor des fondamentalismes, non avec une continuité immémoriale.
Cette périodisation est étayée par l’historiographie. Dans une large partie du monde musulman du XXe siècle Égypte nassérienne, Tunisie bourguibienne, Algérie des premières décennies de l’indépendance,le voile recule parmi les classes urbaines instruites. Le reflux, à partir des années 1970-1980, suit la révolution iranienne, l’exportation du salafisme et la recomposition identitaire des Frères musulmans. Le voile redevient alors un signe politique autant qu’un geste pieux. Bahloul nomme « virilisme » le dispositif qui fait du corps féminin le support privilégié de l’orthodoxie.
Un désaccord d’autorité
Elle procède de la maîtrise reconnue des sciences religieuses et de l’acceptation par une communauté. Or le capital symbolique reste détenu par des écoles qui enseignent le consensus classique. Une imame formée à l’EPHE, publiant chez Albin Michel, demeure, à leurs yeux, une voix externe. Le débat est aussi un conflit de lieux d’énonciation.
Un désaccord politique
Depuis un demi-siècle, le voile fonctionne comme un opérateur d’identité collective. Le traiter comme une affaire de conscience individuelle, ainsi que le propose Kahina Bahloul, revient à désarmer un symbole. Inversement, le traiter uniquement comme un étendard islamiste revient à nier la pluralité des motivations de celles qui le portent. Le débat public français, polarisé par la laïcité et par l’islam politique, laisse peu de place à cette nuance. D’où son caractère inépuisable.
Portée et limites d’une parole
Il faut situer Kahina Bahloul sans l’essentialiser. Elle n’est pas « l’islam », pas plus que ses contradicteurs. Elle représente un courant numériquement faible, théologiquement argumenté, sociologiquement exposé. Ses prises de position lui ont valu insultes et menaces. Sa légitimité rituelle est contestée. Ces attaques ne tranchent rien sur le fond des versets.
Sur le fond, son apport consiste à rappeler une distinction que le débat public brouille. Cette distinction n’oblige personne à adopter sa conclusion le voile n’est pas une obligation. Elle oblige en revanche à justifier la conclusion inverse autrement que par l’invocation d’une évidence textuelle qui, à l’examen, n’en est pas une.
Charles Fourier notait que « partout où l’homme a dégradé la femme, il s’est dégradé lui-même ».
La formule, étrangère à l’exégèse musulmane, désigne le risque que Kahina Bahloul attribue aux lectures rigoristes réduire une tradition spirituelle à une discipline des apparences féminines, et faire de cette discipline le critère de l’appartenance.
Que l’on partage ou non son verdict, le diagnostic mérite d’être discuté avec les @ qu’elle revendique, les textes, leur histoire, et le réel social dans lequel ils sont aujourd’hui invoqués.
M. D. P.
Kahina Bahloul, Mon islam, ma liberté, Albin Michel, 2021
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