À propos des écrivains franco-algériens
Pour certains auteurs issus des deux rives, le plus difficile n’est pas d’écrire. C’est d’échapper à l’étiquette qu’on leur colle au front. Leur origine algérienne devient leur unique identité publique, comme si leur œuvre ne pouvait jamais dépasser le cadre étroit dans lequel d’autres ont décidé de les enfermer.
Par Kamel Bencheikh
Publié le 8 juin 2026

Dès lors qu’un écrivain « franco-algérien » refuse de réciter les formules attendues, il se retrouve aussitôt placé sous surveillance symbolique.
Dès lors qu’un écrivain « franco-algérien » refuse de réciter les formules attendues, il se retrouve aussitôt placé sous surveillance symbolique. Les gardiens du récit officiel algérien, qu’ils appartiennent au pouvoir, à ses soutiens les plus zélés ou aux courants idéologiques islamistes qui prospèrent sur les blessures du passé, lui assignent un rôle immuable : celui de l’homme suspect, de l’individu qui s’écarte de la ligne prescrite, du traitre.
Le paradoxe est frappant. Les décennies s’accumulent, les générations se succèdent, mais certaines passions semblent se fossiliser au lieu de s’apaiser. À mesure que l’événement fondateur de l’indépendance s’éloigne dans le temps, il occupe parfois davantage l’espace public. Comme si l’absence de projet collectif suffisamment mobilisateur obligeait à ranimer sans cesse d’anciennes querelles pour maintenir une forme de cohésion.
Le contentieux avec l’ancienne puissance coloniale devient alors un théâtre permanent. Il se joue dans les discours officiels, les cérémonies, les colonnes des journaux et jusque dans les conversations ordinaires. Il se poursuit même depuis le territoire français, où nombre de ceux qui dénoncent ce pays choisissent pourtant d’y vivre, d’y travailler ou d’offrir un avenir à leurs enfants dans les écoles françaises quand les écoles algériennes ne sont plus désormais que des médersas.
Dans ce contexte, l’écrivain se voit rarement reconnu comme un créateur libre. On lui demande d’être porte-parole, procureur, témoin historique ou acteur politique. Ses livres sont moins lus comme des œuvres que comme des prises de position. Avant même leur publication, certains lecteurs ont déjà préparé leur verdict.
D’un côté, ici en France, les applaudissements arrivent souvent avant la lecture. De l’autre, les condamnations sont prononcées avant même que la première page soit ouverte.
Ainsi prospère une étrange mécanique où l’on déverse sa colère vers l’extérieur tout en acceptant docilement les récits figés imposés par ceux qui détiennent le pouvoir et qui dictent la façon de réagir. Les mêmes discours se répètent, année après année, tandis que l’espace laissé à la pensée libre se réduit sous le poids des fidélités obligatoires et des rancœurs entretenues.
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