En vertu de quoi le fils du ministre algérien de l’Intérieur serait-il régularisé ?
Il fallait s’y attendre. À peine notre précédent article publié, voilà que des confrères rapportent un « démenti » venu, dit-on, de la place Beauvau : le fils de Saïd Sayoud, ministre algérien de l’Intérieur reçu en grande pompe à Paris au début de ce mois de juin, aurait « désormais » ses papiers en France. Désormais. Le mot est lâché, et il vaut tous les aveux.
Par Mohamed Sifaoui
Publié le 3 juin 2026

Il revient maintenant aux autorités françaises de dissiper le doute, puisque le doute, désormais, est public. Quelle préfecture a délivré le titre ? Sur quel fondement légal ?
Il fallait s’y attendre. À peine notre précédent article publié, voilà que des confrères rapportent un « démenti » venu, dit-on, de la place Beauvau : le fils de ministre algérien de l’Intérieur reçu en grande pompe à Paris au début de ce mois de juin, aurait « désormais » ses papiers en France. Désormais. Le mot est lâché, et il vaut tous les aveux.
D’abord, disons-le clairement : nous maintenons notre information. Elle était sourcée, recoupée auprès d’interlocuteurs crédibles, français comme algériens. L’un des deux fils de Saïd Sayoud était « sans-papiers » en France au début du mois de mai dernier, quand nous avons eu connaissance de l’affaire. Nous ne l’avions pas rendue publique aussitôt, par souci de vérification. Tous nos interlocuteurs nous certifiaient que le rejeton du ministre, entré en France muni d’un « visa de tourisme », était demeuré sur le territoire après l’expiration de celui-ci. Ce qui faisait de lui, en droit, un immigré clandestin. Voilà pour les faits que nous étions parvenus à confirmer.
Si l’on prend la peine de relire la phrase qu’on aurait opposée à nos confrères, elle ne dément rien. Elle confirme. Confirme que l’intéressé ne les avait pas, ces papiers, il y a quelques semaines encore. Confirme qu’entre-temps quelque chose s’est produit, à supposer qu’il ait bel et bien été régularisé : une démarche, une décision, une signature. Et c’est cette chose-là que nous voulons comprendre. La question n’est plus de savoir s’il détient un titre de séjour. Elle est de savoir, pour reprendre le mot, en vertu de quoi il l’aurait obtenu. Du côté de Beauvau, pour l’heure, on évite de trop s’étaler sur le sujet.
Reprenons la chronologie, sobrement. D’après les éléments que nous avons pu réunir, le fils du ministre algérien vivait en France sans titre de séjour régulier. D’après ces mêmes éléments, depuis son accession au portefeuille de l’Intérieur, Saïd Sayoud a manœuvré pour que son fils soit embauché par l’entremise de l’ambassade d’Algérie en France. Or une embauche de ce type suppose une situation administrative en règle. On n’engage pas un sans-papiers sous le sceau d’une administration, fût-elle étrangère. Le raisonnement se tient de lui-même : pour que l’embauche soit possible, il fallait d’abord régulariser sa situation auprès du pays d’accueil. C’est cette séquence, l’ordre des facteurs, qui mérite des réponses.
En vertu de quoi, donc ? Le droit français connaît plusieurs portes : le travail, les attaches familiales, les études, l’état de santé, le geste humanitaire, le motif exceptionnel. Aucune ne s’ouvre d’elle-même pour un ressortissant étranger majeur, récemment installé, dont le seul titre particulier est d’avoir un père ministre dans son pays d’origine. Si la régularisation s’est faite par le travail, encore faut-il que l’emploi ait précédé le titre, ce qui nous ramène à la contradiction. Si elle s’est faite par un autre canal, lequel, et sur quels critères ?
À quelle date le dossier a-t-il été déposé, à quelle date instruit, par quelle préfecture, au regard de quelle circulaire ?
Certaines informations crédibles laissent désormais entendre que le fils Sayoud disposerait d’un « visa étudiant ». Soit. Mais arrêtons-nous un instant sur ce mot. Un visa, par définition, se sollicite depuis le pays d’origine, auprès d’un consulat, avant l’entrée sur le territoire. On ne délivre pas un visa à quelqu’un qui se trouve déjà en France, son visa de tourisme expiré, en situation irrégulière. Dans ce cas de figure, il ne s’agirait pas d’un visa mais d’un changement de statut, procédure autrement plus encadrée, et rarement accordée à qui s’est maintenu illégalement sur le sol français.
Que des responsables du ministère de l’Intérieur évoquent un « visa étudiant » tout en refusant d’en communiquer la date de délivrance ne fait qu’épaissir le brouillard. Nous aurions presque envie de lancer un pari : si le fils Sayoud a bien été régularisé par les autorités françaises, il l’a été pour faire plaisir à son père, fraîchement promu ministre de l’Intérieur, il y a moins de 9 mois, le 15 septembre 2025. Une petite souris nous dit que si régularisation, il y a, elle serait postérieure à la nomination du père comme premier flic d’Algérie. Une autre précise même que ce serait au cours du mois de mai. Le copinage est souvent de mise entre les deux ministères de l’Intérieur. Raison d’État oblige.
À quelle date le dossier a-t-il été déposé, à quelle date instruit, par quelle préfecture, au regard de quelle circulaire ? Ce ne sont pas des questions de curieux. Ce sont celles que l’administration pose à n’importe quel demandeur, et auxquelles n’importe quel demandeur doit répondre, lui, sans père au gouvernement. À ce titre, tout journaliste, tout média, au nom de la transparence qu’exige la démocratie, est fondé à savoir. Les opinions publiques algérienne et française n’ont pas à être tenues à l’écart d’arrangements qui privilégieraient des « fils de », dont les pères, circonstance aggravante, servent un système autoritaire et corrompu qui dit pis que pendre de la France et de ses valeurs.
Mesurons l’ironie de la situation. L’homme qui obtient, ou fait obtenir, un sésame français pour son fils est celui-là même qui préside, côté algérien, à l’appareil chargé de délivrer au compte-gouttes les laissez-passer consulaires sans lesquels la France ne peut éloigner les ressortissants algériens en situation irrégulière. Celui dont le pays a fait de la réadmission une monnaie d’échange et de l’immigration un levier de pression. Le ministre qui complique le retour des autres, veille, dans le même temps, à l’installation des siens. Voilà la photographie. Elle n’est flatteuse pour personne. Ni pour la France qui s’en accommoderait, ni pour l’Algérie dont les dirigeants pratiquent l’exact contraire de ce qu’ils servent à leur peuple en guise de discours « nationaliste ».
Il revient maintenant aux autorités françaises de dissiper le doute
Que les choses soient claires : le fils n’est coupable de rien. Un jeune homme qui obtient un titre de séjour ne commet aucune faute, et il n’est pas question de le livrer en pâture. C’est d’ailleurs pourquoi nous ne donnons pas son prénom. Ce qui pose problème n’est pas qu’il soit en règle. C’est la manière, si manière il y a eu, et la main qui l’aurait guidée. Un ministre étranger qui pèse sur une chancellerie pour caser son enfant, et un titre qui tombe au moment opportun, cela porte un nom dans toutes les administrations du monde. Cela s’appelle un passe-droit. Encore faut-il le démontrer, et c’est pourquoi nous posons des questions plutôt que de proclamer des certitudes. Car en l’état, deux hypothèses seulement : ou bien l’intéressé demeure en situation irrégulière, et l’on nous a menti ; ou bien il a été régularisé, et les conditions de cette délivrance restent à éclaircir. Dans les deux cas, la réponse manque.
Il revient maintenant aux autorités françaises de dissiper le doute, puisque le doute, désormais, est public. Quelle préfecture a délivré le titre ? Sur quel fondement légal ? Y a-t-il eu, à un quelconque échelon, une intervention, une recommandation, un coup de fil ? Si tout est parfaitement régulier, rien n’est plus simple que de le dire et de le prouver. Le silence, lui, nourrira le soupçon, comme toujours.
On nous parle de dégel, de relance, de coopération retrouvée. Soit. Mais une relation entre États ne se rebâtit pas sur des arrangements personnels. Ce sont eux, depuis plus de six décennies, qui rongent le lien franco-algérien. Cette relation ne doit pas reposer sur un commerce de copains et de coquins, mais sur un socle plus solide, d’État à État, adossé à des intérêts partagés. Tant que l’on n’aura pas répondu, précisément, à la question que tout le monde finit par se poser, en vertu de quoi, la main tendue de lundi gardera, au creux de la paume, une petite tache qu’aucune poignée de main ne suffira à effacer.
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