Orthographe, mon beau souci
Publié le 20 mai 2026

C’est dès le CP qu’il aurait fallu inculquer l’orthographe -et la grammaire- pour créer les réflexes qui engendrent les automatismes.
« Toute copie qui n’a pas un niveau suffisant en termes d’orthographe, de syntaxe et de grammaire, ne peut pas avoir la moyenne du baccalauréat », vient de décréter Edouard Geffray. Curieux souci qui arrive en bout de chaîne, après quinze ans de laxisme et de relativisme souriant. « Il les plantes », écrit par un élève audacieux, avait attiré cette remarque d’un Inspecteur pédagogique pétri de pédagogie positive : « Il a manifesté le sens du pluriel… »
Il est largement inutile de sévir dans la dernière année : c’est dès le CP qu’il aurait fallu inculquer l’orthographe — et la grammaire — pour créer les réflexes qui engendrent les automatismes. Ce fut longtemps le cas, et les plus de 50 ans se rappellent le rite quotidien de la « dictée / questions ». Si l’on a cessé de sanctifier l’orthographe, c’est essentiellement pour des raisons idéologiques.
En 1978, deux linguistes d’extrême-gauche, professeurs à la Faculté d’Aix-en-Provence, sortent L’Orthographe chez Maspéro, éditeur lui-même de gauche extrême. On y apprend que l’orthographe est une invention récente, une façon pour la bourgeoisie arrivée aux affaires après la Révolution de se démarquer des aristocrates, qui se fichaient pas mal de la correction maniaque de la langue. Montaigne écrit le pluriel de « cheval » de cinq ou six façons différentes (chevals, chevaulx, chevaux, etc.) et se soucie fort peu d’unifier sa graphie. Ronsard persiste, sur le modèle latin, à accorder quand ça l’arrange le verbe avec le dernier sujet : « La grâce dans sa feuille et l’amour se repose ». L’Académie tente bien, dès sa création, de légiférer afin d’unifier des pratiques baroques, avec un succès mitigé. Et Rousseau, modèle indépassable des pédagogies laxistes, persiste à écrire les imparfaits à l’ancienne (« il avoit ») quand Voltaire a adopté la forme moderne « avait ».
La bourgeoisie (sentez-vous tout ce qu’il y a de mal dans ce mot ?), pour imposer sa vision rigide de la langue, invente la dictée, corset idéologique majeur. Et quand elle est enfin à la manœuvre, sous la IIIe République, elle s’empresse de généraliser les « bonnes » pratiques.
Évidemment, ce qui s’entendait comme une arme anti-aristocratie devient, dans la lecture des gauchistes modernes, une arme anti-prolétariat. Enseigner l’orthographe, c’est imposer un modèle de classe (sociale) à des classes (scolaires). Tolérer les divagations des cancres, c’est faire acte révolutionnaire.
Il en fut de même pour la grammaire. Mme Vallaud-Belkacem, avec la complicité de Michel Lussault, directeur des programmes, a considérablement allégé les questions grammaticales en imposant des simplifications sauvages. La Gauche avait pondu son œuf.
Bien sûr, tous les acteurs un peu objectifs savent que renoncer à la notion même de correction grammaticale et orthographique, c’est renoncer à la possibilité même de la pensée. Cette lutte entre les traditionnalistes et les modernistes a perverti les plus hauts échelons de l’État, et dépasse largement les compétences d’un ministre et les incompétences des Inspecteurs. Vous souvenez-vous des remarques désobligeantes de Nicolas Sarkozy, alors candidat à la Présidence, sur le fait qu’on ait inscrit La Princesse de Clèves au programme d’un petit concours administratif ? Le mépris transpire du sous-entendu d’un tel commentaire : (« quel besoin ont les postières de connaître les chefs d’œuvre du XVIIe siècle ?). Or, ce qui caractérise la grande littérature (pas Annie Ernaux, hein…), c’est la complexité des phrases. La concaténation de propositions relatives et complétives, caractéristique du style de Mme de Lafayette, mime les circuits neuronaux et la complexité d’un raisonnement. En priver les administratifs et in fine tous les autres, c’est les couper, de fait, de la possibilité même d’un raisonnement complexe.
Parce que l’orthographe française n’est pas seulement d’usage. Dans la fameuse dictée que Mérimée orchestra pour occuper la cour à Saint-Cloud un jour de pluie, il y a bien quelques pièges morphologiques (la fameuse distinction entre les cuisseaux de veau et les cuissots de chevreuil), mais c’est surtout la complexité grammaticale qui crée des confusions : « Quelles que soient, quelque exiguës qu’aient pu paraître, à côté de la somme due, les arrhes qu’étaient censés avoir versées la douairière ainsi que le marguillier… » Les accords rétrospectifs avec la collusion d’un féminin et d’un masculin, la règle fameuse du COD antéposé, les variables et les invariables, tout est en place pour faire trébucher les meilleurs spécialistes — et Word, qui souligne en bleu des mots parfaitement bien orthographiés (« censés »), mais est incapable de saisir des connexions un peu lointaines. Alors des enfants…
Orthographe et grammaire sont les deux véhicules d’une pensée complexe organisée. Mais les pédagogistes qui tiennent depuis cinquante ans le haut du pavé rue de Grenelle — et qui sans doute se sont un jour cassé les dents sur Mérimée — ont décrété que l’orthographe était « bourgeoise », que les enfants des classes aisés s’y adaptaient mieux que les plus démunis, et que pour réaliser une égalité entre tous les élèves, il fallait d’urgence mettre la poussière sous les tapis et supprimer le respect des formes de la langue.
Evidemment, cet égalitarisme génère bien plus d’inégalités que l’élitisme républicain. Confinés dans leur ignorance, les défavorisés le restent : cela permet aux classes aisées et aux enfants de profs de caracoler dans les classements, dans les classes préparatoires et dans les Grands Ecoles où se recrutent les futurs dirigeants ; pendant ce temps, les dysorthographistes jouent avec leur télécommande au fond de leur canapé en s’extasiant devant Kylian Mbappé et Karim Benzema, deux athlètes du bon et du beau français, comme on sait. Le mépris d’autrefois a cédé la place à un mépris moderne des maîtres envers les « apprenants », que l’on feint de caresser d’une main tout en les enfonçant de l’autre. Mais bon, tant que les rejetons des pédagogues modernes entrent dans les « bons » lycées tels que les définit Le Figaro…
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